Figure marquante de l’intelligentsia québécoise, l’essayiste Pierre Vadeboncoeur publie un livre dans lequel il nous exhorte à ne pas tourner définitivement le dos aux valeurs traditionnelles et au passé. "Ne cassons pas l’espérance", martèle cet humaniste désarçonné par notre époque nébuleuse.

Voir: Le phénomène que vous qualifiez de "déshérence de la culture", selon vous inéluctable, vous inquiète profondément?

Pierre Vadeboncoeur: "Ce n’est pas un phénomène proprement québécois. Je ne réfléchis pas sur cette tendance délétère à partir d’une perspective nationale. C’est un phénomène plus étendu et plus profond. Notre temps ne remontera pas de lui-même jusqu’à ces régions où des pensées indépendantes du contingent empliraient de nouveau les consciences. Il a adopté l’attitude opposée, portée uniquement vers demain et ne sachant plus guère s’arrêter et simplement penser. Désormais, la pensée ne conduit plus à la Pensée. Il y a des écrivains en grand nombre, mais notre temps, qui est d’une étrange inculture, emporte la société globale, y compris les lettrés, dans une direction où les richesses spirituelles de toujours n’ont plus cours. On ne connaît plus le recueillement. Écrivains et lettrés savent-ils bien davantage ce que c’est? Tout devrait être sans cesse rappelé de ce qui ne change pas, mais notre époque enferme à double tour ce passé dans la prison de ce qui fut."

Vous êtes très critique envers la notion de "postmodernité". Pourquoi?

"Le principe de ce qu’on appelle "postmodernité", c’est la table rase, autant dire l’ignorance! On s’oppose à la culture par un parti pris si gratuit qu’il n’est même pas formulé. Il s’agit d’absence à la culture. On ne peut même pas appeler ça le modernisme parce que le modernisme est fécond. Je ne suis pas contre la modernité, je suis contre la pensée instantanée, réductrice et inepte. L’héritage, l’immense savoir de l’homme sur l’homme et sur l’esprit, est déposé, sans plus, sur le côté du chemin. On n’en a pas besoin, croit-on aujourd’hui, pour inventer l’avenir. La rupture est consommée et ce n’est même pas une rupture. C’est une indifférence. On laisse tomber un poids tenu pour inutile. C’est peut-être la première fois dans l’Histoire que le passé des pensées est considéré si absolument comme passé."

Vous déplorez que le culte du passé ait disparu dans la société québécoise.

"L’élimination du passé, donc de la culture, bat son plein. Aujourd’hui, le pur immédiat non seulement prévaut mais se définit comme une valeur. Le culte du passé n’existe plus. À chaque moment, l’on s’écarte de la culture – à chaque geste, à chaque nouveauté. La culture de masse ne fait évidemment qu’aggraver cette tendance. On est de plus en plus loin du compte, malgré une vie intellectuelle abondante. Sociologiquement, le vide continue de se faire."

Certains vous reprochent d’être un contempteur de la laïcité. Cette critique est-elle fondée?

"Je ne suis pas contre la laïcité, car c’est une réalité irrécusable. Je suis aussi laïciste que n’importe qui. Il n’y a pas d’incompatibilité entre mon profond attachement aux valeurs traditionnelles catholiques et mon inclination pour la laïcité. Gérald Godin disait que "Marx était un curé de gauche"! Par exemple, dans le cas du Québec, je considère que la Révolution tranquille a été un mouvement social très salutaire parce que ç’a été une quête identitaire authentique fondamentalement inspirée par des valeurs importantes, même si celles-ci n’étaient pas toujours proclamées. Toutes les valeurs sont valables lorsqu’on s’escrime à bâtir une société meilleure et plus équitable."

Le capitalisme libéral vous horripile?

"J’ai oeuvré dans le mouvement syndical pendant une quarantaine d’années. J’ai été amené par mon tempérament à combattre des injustices sociales engendrées par un capitalisme impitoyable. On n’a jamais pu contrer ce capitalisme sans visage humain. À l’époque, dans le milieu syndical, c’était moins compliqué. Les luttes se menaient entreprise par entreprise. Aujourd’hui, le mouvement syndical, qui est en plein déclin, est confronté à un grand problème: il ne sait pas comment composer avec la conjoncture sociale et économique actuelle. Par exemple, les militants du mouvement altermondialiste ne savent pas comment affronter cette monstruosité qu’est la mondialisation. C’est un mouvement ravageur qui, à mes yeux, ne recèle rien de positif."

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