La crise aiguë que traverse le multiculturalisme pourrait avoir des incidences néfastes sur l’unité nationale canadienne, affirme une spécialiste française des questions multiculturelles, la journaliste Caroline Fourest, dans un essai iconoclaste et audacieux.

Voir: Selon vous, les divergences de vues entre le Canada anglophone et le Québec au sujet de l’épineuse question des accommodements raisonnables pourraient saper l’unité nationale canadienne.

Caroline Fourest: "Oui, parce que ce différend vient s’ajouter à des antagonismes historiques et linguistiques. C’est la goutte d’eau qui risque de faire déborder le vase canadien. Quand des tribunaux québécois rendent des jugements relatifs à des demandes d’accommodements formulées par des groupes religieux, et que ces arrêts de justice sont ensuite cassés par la Cour suprême de justice du Canada, il y a là un conflit culturel et politique très profond. Le modèle d’accommodement québécois préconise des solutions et des antidotes très différents de ceux proposés par le modèle d’accommodement canadien. J’ai vraiment le sentiment que ces arbitrages faits par les instances judiciaires canadiennes au nom d’un multiculturalisme assez anglo-saxon laissent un goût amer à beaucoup de Québécois parce qu’ils donnent le sentiment de mélanger la question des autochtones, la question des peuples fondateurs du Canada et la question du Québec. Ces problématiques sont mises au même niveau, alors qu’elles ne le sont pas. Ça creuse les malentendus entre les Québécois francophones et les Canadiens anglais. Il n’est pas absurde d’imaginer que cette vision divergente de l’intégration, de la laïcité et des accommodements raisonnables consume ce qui empêche fédéralistes et souverainistes de divorcer."

Vous êtes assez critique à l’endroit des conclusions de la commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d’accommodements raisonnables au Québec.

"C’est toujours difficile de porter un jugement a posteriori et depuis un autre pays sur une question aussi épineuse. Par contre, les travaux de la commission Bouchard-Taylor et de la commission Stasi de réflexion sur l’application du principe de laïcité en France nous ont démontré très éloquemment que les exercices de démocratie participative ne sont pas forcément ceux qui donnent les meilleurs résultats quand on aborde des questions aussi compliquées. Mais au moins la commission Stasi a proposé des solutions de clarification qui ont donné l’impression qu’elle traitait le problème à bras-le-corps. J’ai le sentiment que la commission Bouchard-Taylor a eu tellement peur de certaines réactions du public québécois que ses deux commissaires ne se sont pas donné toute la liberté pour tracer une route éclairée qui permette aux Québécois de savoir une bonne fois pour toutes ce qui relève et ce qui ne doit pas relever des accommodements raisonnables."

Le multiculturalisme traverse aujourd’hui une crise profonde?

"Sans aucun doute. Les sociétés désireuses de défendre les valeurs fondamentales inhérentes à l’universalisme et de poursuivre sur la voie de l’émancipation doivent prendre conscience du défi que leur lancent aujourd’hui les groupes intégristes religieux. Il faut absolument qu’elles cessent de confondre les questions de discrimination, d’intégration et de sécularisation. Elles doivent faire la part des choses entre les demandes de nature culturelle inoffensives et celles porteuses d’un message politique régressif. Le multiculturalisme n’est pas armé pour faire face à ce défi, qu’il envisage sous l’angle du culturel, sans voir sa portée idéologique, ce qui revient à passer de la tolérance à la naïveté. L’alternative existe. Elle porte un nom: l’intégration laïque."

D’après vous, les dysfonctionnements du modèle multiculturel exacerbent les extrémismes politiques et religieux.

"Il faut souligner à quel point ceux qui pensent qu’en accommodant tout et n’importe quoi et en tolérant l’intégrisme au nom de la tolérance, on fera reculer le racisme, se mettent le doigt dans l’oeil! La vérité, c’est que moins on est clair sur ces questions sulfureuses, plus on les évite, plus on confond culture et revendications politiques, plus on tolère l’intégrisme religieux, plus on assiste impavide à une réaction monoculturaliste, nationaliste, poujadiste, voire xénophobe. Les pays qui sont allés trop loin dans l’angélisme multiculturaliste subissent aujourd’hui un retour de flamme, qui se traduit par la montée en force de partis populistes, xénophobes et anti-islam."

Comment contrer les dérives du multiculturalisme?

"Dans un système jacobin et très laïque comme la France, ce qui nous protège un peu contre cette dérive, c’est d’avoir une laïcité très forte. Quand on a un filtre laïque qui permet de clarifier les demandes d’accommodements formulées par des groupes minoritaires et de mettre à égalité tout le monde sans que l’invocation d’une spécificité religieuse ou culturelle constitue un passe-droit, on enlève du grain à moudre aux groupes d’extrême droite et populistes qui prétendent être l’alternative. Moi, je fais partie d’une réflexion qui est à la fois antiraciste et universaliste. Je suis persuadée que l’illusion d’un retour à une civilisation monoculturaliste comme réponse à la crise du multiculturalisme n’est qu’un grand leurre."

La Dernière Utopie. Menaces sur l’universalisme
de Caroline Fourest
Éd. Grasset, 2010, 283 p.

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