L’imposture d’être femme et d’écrire

17 novembre 2009 15h27 · Philippe Couture

«Généralement, je préfère lire un livre écrit par un homme qu'un livre écrit par une femme. Je préfère la façon dont les hommes parlent des hommes, je préfère la façon dont les hommes parlent des femmes, j'aime mieux la façon dont les hommes parlent de cul, non vraiment, je préfère

Dès la première scène de L'Imposture, Léo, personnage interprété par Francis Ducharme, lance cette phrase-choc devant l'animateur de télévision qui l'interroge sur le roman écrit par sa mère, et dont il est le narrateur. Par là, Evelyne de la Chenelière aborde l'épineuse question de l'acte créateur au féminin, et l'idée que les œuvres féminines seraient majoritairement dévalorisées à cause d'un préjugé inconscient. Une étude récente de l'auteure et metteure en scène Marie-Eve Gagnon a d'ailleurs pointé cet état de fait (vous pouvez lire ici l'entrevue qu'elle m'avait alors accordée).

Qu'en pensez-vous? Sommes-nous inconsciemment habités d'un préjugé défavorable envers les œuvres d'artistes féminines? La condition féminine et l'histoire de la cause des femmes déterminent-elles en partie la nature et le contenu des œuvres d'artistes féminines? À qualité égale, accorde-t-on à ces œuvres le même intérêt et la même visibilité qu'à celles des artistes masculins?

Sur la photo: Francis Ducharme (Léo) et Violette Chauveau (Eve). Crédit Yves Renaud

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  • 18 novembre 2009 · 15h23 Jean-Serge Baribeau

    Répondre à ces questions sans recourir à une certaine imposture, c’est assurément courir un risque. Grande peut être la tentation de se réfugier dans la CORRECTITUDE POLITIQUE et d’accabler le sexisme masculin tout en proclamant le sempiternel rôle de VICTIMES assumé par les femmes.

    Il est certain qu’il subsiste de vieillots et be-bêtes préjugés concernant les femmes. Mais tout ce qui est dit les concernant relève-t-il de la misogynie, du sexisme, du machisme et du phallocentrisme? C’est là une gigantesque question à laquelle il n’est assurément pas facile de répondre.

    Alors, étant, comme homme, un présumé phallocrate, je dirai que je laisse au temps et aux combats la chance d’apporter une brillante réponse à cette pertinente question!

    Veuillez, s’il vous plaît, pardonner mon imposture, ma chafouinerie et ma valse-hésitation.

    JSB

  • 19 novembre 2009 · 03h51 Paul Vaillancourt

    M. Couture.

    L’acuité intellectuelle qu’on vous connaît me plaît beaucoup. Vous dégagez ici une question très stimulante, d’actualité, directement en lien avec la production culturelle montréalaise. Quoi qu’en dise les sempiternels anti-technos, le web, ça ravive l’espace publique. Je viens de découvrir ça et c’est génial!

    Donc, à propos des femmes créatrices, je dirais dans un premier temps qu’il est évident qu’au théâtre comme ailleurs, tant dans les autres disciplines artistiques que dans les sphères du pouvoir en général, les femmes sont sous-représentées. La plupart des études révèlent toutefois une nette amélioration de la condition féminine au Québec depuis les dernières années. À mon sens, je le répète, il est évident que l’égalité de fait n’est pas acquise et que le milieu théâtrale québécois en témoigne. Les corps de métiers, scénographes, metteurs en scène, critiques, dramaturges, sont indubitablement genrés.

    Dans un deuxième temps, j’aimerais réfuter l’idée selon laquelle la nature de l’oeuvre serait différente selon le sexe. Il s’agit d’une position essentialiste qui date. Traque-t-on l’orientation sexuel, l’ethnie, la classe et l’ensemble des constituantes d’une identité lorsqu’on désire analyser une pièce? Il me semble que ce type de corrélation serait bête. Là où le bât blesse, ce n’est pas tant dans la «nature» ni la qualité de l’oeuvre. À mon avis, comme le mentionne M. Couture, c’est sous l’angle de la condition immédiate des hommes et des femmes qu’il faille réfléchir à la question. Encore aujourd’hui, il est plus aisée pour un homme de se tailler une place au sein de l’institution, ce qui, dans le milieu théâtrale, signifie qu’il sera au final plus sollicité. Aussi, on pourrait se demander si à cause d’une socialisation différente, les femmes seraient moins attiré par les métiers de la créations. Je n’éloigne pas cette hypothèse.

    Quant au commentaire de M. Baribeau, j’aimerais souligner qu’il ne me paraît ni «valse-hésitant», ni tergiversant. Les mots utilisés de même que la stratégie discursive indiquent une direction argumentative claire et une posture mal assumée. On pointe en quelque part là: sexisme masculin, misogynie, phallocrate… Je me demande qui joue la victime! On est pas vraiment en-dehors de la correctitude! On est au diapason du sens commun, du convenu, du socialement très acceptable en matière de les «hommes castrés par les féministes». Martineau, sortez de ce corps! Et s’il vous plaît, non, l’entre-jambe ne fait pas de facto le phallocrate ou la vaginocrate. Sortons de la pensée binaire et relisons nos classiques des «gender studies». Il n’y a pas les gentilles femmes d’un bord et les méchants hommes de l’autre ou vice versa. Il n’y a pas de coupables non plus et il n’y a pas d’accusations. Il y a 3000 ans d’Histoire et il y a nous, ici, qui prononçons un diagnostic quant à l’égalité réelle des femmes en création.

    Je vous remercie.

    P.V.
    enseignant

  • 19 novembre 2009 · 16h14 Philippe Couture

    Effectivement, quand on s’attarde à cette question, il faut éviter la victimisation de l’un ou l’autre des sexes. Le débat se situe ailleurs, de manière plus subtile dans la psyché et l’inconscient collectif. Cela dit, M. Vaillancourt, quand j’évoque la nature des oeuvres féminines, ce n’est pas pour dire que ces oeuvres seraient catégoriquement différentes de celle des hommes, mais plutôt pour questionner l’héritage de la cause de la lutte féministe dans l’art. Une histoire aussi tumultueuse que celle des femmes – dans l’histoire occidentale en général – est-elle toujours présente dans le discours féminin, même sans que cela ne soit assumé ou volontaire ? Qu’en pensez-vous ?

  • 20 novembre 2009 · 12h16 Jean-Serge Baribeau

    J’aurais aimé comprendre les propos de Paul Vaillancourt.

    Tout ce que je peux dire, c’est: Françoise David et Laure Waridel, sortez de ce corps!

    AMEN!

    JSB

  • 20 novembre 2009 · 14h31 Francois Morel

    Il y a et aura toujours, c’est la nature de l’être humain, des gens qui par préférence, par ignorance ou par plaisir, préfèreront un sexe à un autre.

    Il y a et aura toujours des sujets qu’un sexe abordera mieux que l’autre, ce qui n’empêchera jamais l’autre sexe d’en parler, et parfois très bien ou mieux.

    Il y a et aura toujours des artistes capables de transcender les genres, par leur unanimité ou son contraire.

    Oui, des femmes sont pénalisées d’être des femmes. Ça ne nous empêche pas d’aimer ce qu’elles font, d’apprécier les barrières qu’elles tentent d’abattre et de leur rendre cette appréciation que d’autres ne leur rendent pas.

    Quand accepterons-nous de nous reconnaître par le fait que nous sommes différents et que c’est là notre plus belle et grande richesse, non?

    François Morel

  • 20 novembre 2009 · 18h53 Sandrine Ricci

    Cher Philippe,
    Je trouve intéressante la question que tu poses au sujet de la création et les femmes… Tu présentes pourtant deux arguments qui me semblent s’opposer : « il faut éviter la victimisation de l’un ou l’autre des sexes. Le débat se situe ailleurs, de manière plus subtile dans la psyché et l’inconscient collectif. » vs « questionner l’héritage de la cause de la lutte féministe dans l’art ». En effet, à ta première proposition, j’ajouterai que le débat se situe « notamment » dans la psyché et l’inconscient collectif. Je préciserai que le débat est d’abord éminemment politique, et c’est bien sur ce terrain que nous dirige, avec raison, ta seconde proposition, quant à l’apport de la lutte féministe… Par ailleurs, les rapports sociaux de sexe étant caractérisés par la domination masculine, il ne s’agit pas de se complaire dans la victimisation, mais de reconnaître l’impact de cette domination ou oppression, selon le point de vue, sur la créativité/création des femmes, encore perçue(s) comme différente(s). Je vous renvoie à la récente expo elles@pompidou, à Paris, ou aux initiatives tout sauf victimaires des Guerrilla girls sur ce thème… Ces artistes seront d’ailleurs présentes à l’exposition Troubler le repos / Disturbing the Peace à la Galerie de l’UQAM dans le cadre du Colloque international « La tuerie de l’École Polytechnique 20 ans plus tard. Les violences masculines contre les femmes et les féministes » qui se déroule du 4 au 6 décembre 2009.

    Une question, enfin : Y a t-il beaucoup d’hommes qui ont réfléchi sur « l’acte créateur » au masculin ?

    Sandrine
    PS: J’ai trouvé la contribution de M. Paul Vaillancourt tout à fait limpide et j’apprécie la qualité de son analyse.

  • 20 novembre 2009 · 19h36 Paul Vaillancourt

    Bonjour,

    @ M. Couture
    Bien lancé! Nous avons comme héritage culture, constituante principale de notre imaginaire collectif, l’«l’homme» comme norme universel. La linguistique, la religion et les sciences en témoignent! Les femmes portent peut-être une identité de «particulière», malgré tout. Or, les nouvelles générations d’auteures sont-elles réellement au fait de l’histoire des luttes féministes? C’est à juger à l’aune de leur niveau de «politisation». Elles peuvent tout autant inscrire leur vision artistique sur les traces du désenchantement politique post-référendum 80, backlash réactionnaire post-luttes féministes, honte d’être féministe, ne pas vouloir être une «victime», etc…

    Je concède que de part une socialisation sexuée, le traitement artistique peut varier en fonction du sexe. Or, il peut tout autant varier en fonction de l’orientation sexuelle, de la culture, de la classe sociale. Et pourtant, on analyse rarement le contenu sémantique des œuvres d’art à l’aune des particularités de l’identité, non? Ne le fait-on pas davantage lorsque, justement, il s’agit d’une «femme»?

    @ M. Baribeau
    Tout aussi bien lancé!
    Je suis désolé de ne pas avoir été clair ou de ne pas avoir bien compris votre propos. Ce que je comprends, c’est que vous faites une association entre être «politiquement correct» et «accabler le sexisme masculin tout en proclamant le sempiternel rôle de VICTIMES assumé par les femmes. » D’une part, ma lecture de notre temps me fait croire que c’est le contraire qui est cool. Ce qui est cool, c’est de dénoncer le féminisme, les «abus» du féminsime, les fatigantes féministes. D’autres part, vous semblez associer le féminisme à «accabler le sexisme masculin tout en proclamant le sempiternel rôle de VICTIMES assumé par les femmes. » Pour moi, c’est une mauvaise interprétation qu’on met de l’avant pour discréditer l’opinion contraire à la nôtre. Possible que je me trompe et je vous présente mes excuses. Et vous savez, j’aime beaucoup Laure Waridel et Françoise David, cela ne m’importune pas ni de me faire comparer à des femmes, ni à des féministes!

    @ M. Morel
    Très juste à plusieurs égards.
    Juste ceci: «Quand accepterons-nous de nous reconnaître par le fait que nous sommes différents et que c’est là notre plus belle et grande richesse, non?» heuhhhhhh…. Il me sem ble où l’époque où nous n’acceptions pas les différences n’a jamais existé, non? C’est pas ça, l,Histoire de l’Occident? En fait, je trouve que mettre de l’Avant le fait qu’il n’existerait pas de déterminismes biologiques, naturels, ni dans le cerveau ni dans les hormones, ni dans l’ADN, beaucoup plus progressiste. Non? (Lire Vidal, Fausto-Sterling)

    Je vous remercie.
    Paul
    enseigant

  • 21 novembre 2009 · 16h34 Jean-Serge Baribeau

    Cher Monsieur Vaillancourt,

    Comme le thème de cet «exercice littéraire et sociologique» est L’IMPOSTURE, j’ai décidé de proposer un texte «douteux», paradoxal et ambigu, caractérisé par un certain degré d’IMPOSTURE. Je suis une personne qui pense, accepte et considère que certains mouvement sociaux ont apporté plus de bien que de mal. Pour ne pas alourdir ce texte, je parlerai du mouvement féministe et du mouvement des gays et lesbiennes.

    À moins que je sois un hypocrite en sol majeur, j’accepte et appuie ces mouvements dans le mesure où ils ne débouchent pas sur la correctitude politique et sur le fanatisme.

    Je ne vois pas le lien entre les positions de Martineau et les miennes.

    Mais en ce qui me concerne, l’essentiel, c’est de ne jamais perdre un regard critique et analytique, même lorsqu’il est question d’importants mouvements de libération.

    Alors, je garde en réserve, de manière fondamentale, le droit de me prononcer sur certains aspects du mouvement féministe ou du mouvement des gays et lesbiennes.

    Je déteste radicalement LA CORRECTITUDE POLITIQUE.

    Et je pense que L’IMPOSTURE est toujours vigilante et présente lorsqu’un MÂLE «ose» parler de la féminité et du féminisme.

    Que vous me considériez, Monsieur Vaillancourt. comme un dinosaure ou comme un IMPOSTEUR, cela importe peu. Je sais ce que moi je pense et je sais que je ne suis pas, autant que faire se peut, un misogyne ou un homophobe.

    Recevez mes meilleures salutations!

    JSB

  • 22 novembre 2009 · 17h04 Paul Vaillancourt

    Bien d’accord avec vous, Monsieur Baribeau.
    Être un homme (mâle) et se prononcer sur le féminisme ne peut se faire qu’en marchant sur des oeufs. Cela ne m’empêche pas, pour ma part, de m’exprimer là-dessus, comme sur bien d’autres sujets d’ailleurs. Bien d’accord aussi, sur le fait qu’il faille adopter en tout temps et partout, une (im)posture réflexive, sans égard à la « correctitude politique», que je tiens comme vous en horreur. Or, il devient difficile de cerner cette «correctitude politique», à l’heure de l’éclatement du Sens et au-delà de ce que les chroniqueurs et blogueurs en pensent, ne trouvez-vous pas?

    Puisque nous convenons qu’il est acceptable, voire souhaitable, d’adopter une démarche réflexive et critique à l’égard de l’ensemble des mouvements sociaux (et des échecs des dernières décennies!), notamment le mouvement féministe et le mouvement LGBTI, et au-delà d’avoir eu envie d’apporter une couche conceptuelle et littéraire à votre premier «post», ce que je n’ai pas saisi en première lecture, je vous le concède, dites-moi, croyez-vous que les femmes aient le beau jeu en matière de rapport de sexes (1)? Croyez-vous que les féministes se complaisent dans le rôle de victimes (2)? Croyez-vous que la «correctitude politique» (le sens commun orienté vers le «bien social»?), porte à juger défavorablement les hommes qui se prononcent sur les rapports de sexe (3)?

    Et pour ma part, moi, j’en suis à me demander si je devrais féminiser lorsque je parle ou écris. Sensible aux rythmes et aux richesses de la langue, je trouve cela fort embêtant!

    Je vous remercie.
    Paul

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