23 novembre 2009 14h04 · Philippe Couture
Paroles d'Ève, personnage principal de L'Imposture, à propos d'un jeune auteur québécois rapidement encensé par la critique et rendu quasi intouchable :
«C'est à cause de notre maudit complexe culturel québécois, qui fait qu'on veut absolument se trouver des génies québécois, pis quand on n'en trouve pas on en invente, pis comme ça on se fait croire que le Québec est peuplé de génies.»
On reconnaît là un thème de prédilection d'Evelyne de la Chenelière (voir ses prises de position à l'égard du milieu théâtral québécois).
Qu'en pensez-vous ? Manquons-nous d'exigence envers nos artistes ? Sommes-nous prêts à valoriser n'importe quoi sous prétexte de brandir haut et fort notre culture au reste du monde ?
Sur la photo: Yves Soutière (Bruno), Violette Chauveau (Eve), Francis Ducharme (Léo) et David Boutin (Fred). Crédit: Yves Renaud

Il se peut que nous manquions d’exigence envers certains de nos artistes. Nous aimons «culturellement» un positivisme souvent gnangnan. Aussi, certaines attitudes «nationaleuses» «nous» anènent à vouloir voir du génie même là où il n’y en a pas.
Mais là où nous manquons clairement d’exigence et d’exigences, c’est lorsqu’il est question de la maffia humoristique. Je me sens nauséeux lorsque je vois, entends (et écoute rarement) une pléthore d’humoristes totalement nuls et à l’humour «cheapo» et débilitant. Je suis certain que Martin Matte et Patrick Huard travaillent très fort mais l’enveloppement totalitaire dans leurs petits «ego» fait en sorte que «l’art humoristique» est dévoré par un narcissisme dévastateur et toxique.
Il y a de très bons humoristes. Toutefois ils ne sont pas légion. Mais tout peut s’expliquer. De nombreux Québécois, culturellement complexés de mille manières, sont toujours prêts à ovationner de manière emphatique et démesurée le moindre petit JOKER prétentieux et plutôt dénué de talent.
Au Québec nous assistons à la lente agonie de JEAN QUI PLEURE ou de JEAN QUI VIT DES ÉMOTIONS DRAMATIQUES ET COMPLEXES. C’est le triomphe de JEAN QUI RIT CONTINUELLEMENT COMME UN AUTHENTIQUE DÉBILE.
Je sais que d’aucuns vont me trouver sévère et SNOB. Mais je défendrais ma thèse sur n’importe quelle tribune.
MORALE: rions un peu moins mais rions un peu mieux. Diminuons la quantité de nos prétendus rires et améliorons-en la qualité.
GROS PROGRAMME!
JSB
Exemple parfait: les tragédies bavardes du très quelconque Mouawad…
Pour Mouawad, je ne suis pas convaincu. Habituellement les génies doivent originer d’un petit bled et doivent être un petit gars de…ou une petite fille de… ça fait plus petit pain!
@Jean-Serge Baribeau: Votre point de vue sur les humoristes ne témoigne pas tellement d’un snobisme que d’un malaise justifié à l’égard de l’omniprésence de l’humour gras dans notre société. Je partage en tout cas votre sentiment, et je trouve aussi que même au théâtre, même devant des pièces à contenu hautement dramatique ou très sérieux, le Québécois moyen a tendance à rechercher le rire facile. J’ai d’ailleurs récemment réfléchi à cette question sur mon blogue Parathéâtre (http://www.voir.ca/blogs/pcouture/archive/2009/10/28/rire-224-tout-prix.aspx)
@ Jean-Claude Bourbonnais: Intéressant l’exemple de Wajdi Mouawad. Personnellement, je ne trouve pas ses tragédies quelconques, mais il suffit de lire les critiques étrangères de ses spectacles pour constater que la critique et le milieu théâtral québécois manquent de nuances quand il est question de Wajdi. En France, son théâtre plaît beaucoup, mais sa tendance au pathos fait grimacer les critiques. Sans doute avec raison.
Mais, pour aller plus loin, quelles sont, à votre avis, les raisons profondes de notre complexe culturel ? Certains brandiront l’argument récurrent du « peuple colonisé né pour un petit pain ». En sommes-nous vraiment toujours là ?
Notre complexe culturel, il est avant tout politique. Mais il y a autre chose. Le milieu théâtral québécois est totalement isolé, refermé sur lui-même, hostile à toute critique qui vient du dehors. Et il est est archi-subventionné, ce qui est assez grave.
Son pire défaut: prétendre « élever » l’intelligence du peuple. La tragédie est un art difficile, que le pathos rend grotesque….et mensonger. Mouawad devrait relire Tchékov, cela le ferait taire pour un boutt’. Et ce théâtre de matante, qui ne met en scène que les bourgeois d’Outremont ou de la Haute-Ville, quelle supercherie!!
Molière s’ennuierait mortellement au Théâtre du Nouveau-Monde. Des plans pour le faire apostasier et lui donner le goût de devenir acrobate au Cirque du Soleil!! Ou d’aller se promener dans la navette spatiale en lisant pour la planète quelques pages de « Tartuffe »….
Monsieur Couture, votre commentaire m’a réjoui. En effet, dans de nombreux milieux, contester l’humour et les humoristes est facilement considéré comme un signe de snobisme ou comme étant symptomatique d’un intellectualisme desséché et «déconnecté».
Lorsque j’enseignais la sociologie, certains étudiants considéraient comme prétentieuse toute analyse critique portant sur l’humour. On me radotait souvent le vieux cliché selon lequel mieux «vaut rire que pleurer».
Et pourtant je raffole de l’humour lorsqu’il est talentueux et révélateur de certains de nos travers. Je ne suis pas agélaste comme l’étaient Joseph Staline et Margaret Thatcher. Le mot AGÉLASTE a été inventé par François Rabelais pour désigner ceux et celles qui ne rient à peu près jamais et qui manifestent un sens de l’humour plutôt évanescent ou inexistant. Le «a» est un préfixe privatif et «gelos» signifie RIRE.
Ayant été membre du Parti Rhinocéros de 1966 à 1988, je ne vais assurément pas condamner l’humour, surtout lorsqu’il est corrosif, décapant et dénonciateur (ou énonciateur).
J’ai bien apprécié votre texte RIRE À TOUT PRIX. Comme vous avez raison, Monsieur Couture!
J’ai «commis», il y a quelques mois, un texte publié dans LA PRESSE, texte intitulé LA TRAGÉDIE DE «NOTRE» HUMOUR. Certaines réactions ont été hystériques et consistaient à me prendre pour un «agélaste».
Et très bientôt la revue RELATIONS (janvier) va publier l’un de mes textes: LA LENTE AGONIE DE JEAN QUI PLEURE: FAUT-IL EN RIRE OU EN PLEURER? Certains humoristes (je ne sais pas lesquels) doivent présenter, dans la même livraison, une défense de l’humour et des humoristes
Cela fait du bien de pouvoir «contester» ce qu’il y a de pire dans l’humour sans être accusé de tous les crimes intellectualistes, prétentieux et snobinards.
Cela étant dit, il y a une incroyable IMPOSTURE dans la vague actuelle (qui dure depuis une vingtaine d’années) qui valorise démesurément le rire facile et benêt. En effet, le rire facile ne peut pas effacer le tragique et le dramatique qui sont aussi des composantes de nos univers intérieurs.
JSB
Mon collègue Steve Proulx analyse dans sa chronique de cette semaine le phénomène de l’artiste intouchable. Très intéressant, allez y jeter un oeil.
http://www.voir.ca/blogs/steve_proulx/archive/2009/12/02/les-intouchables.aspx
Tout ça pose aussi la question de la critique, et du dialogue qui devrait exister entre l’artiste, le spectateur et la critique, pour une réelle circulation des idées. Croyez-vous que, dans une société et un milieu culturel si petit et si tissé serré que le Québec, ce dialogue est réelllement possible ?