30 novembre 2009 11h04 · Philippe Couture
Dans L'Imposture, Léo (Francis Ducharme) se pavane sur les plateaux de télévision et parle de sa relation avec sa mère. Jamais il n'aborde son rapport à l'écriture, jamais il ne discute vraiment du roman qu'il prétend avoir écrit; ce roman qui est pourtant à l'origine de sa présence à la télé. Coup de gueule envers les médias de la part d'Evelyne de la Chenelière, qui dénonce par là, sur un ton moqueur, la vacuité des entrevues culturelles et l'absence générale de contenu dans les médias. Qu'en pensez-vous? Ce portrait est-il juste ou exagéré?
Crédit photo: Yves Renaud
l’imposture médiatique est-elle dans son principe l’héritière de l’imposture poétique en général ?.Mais avant d’aller à savoir qu’une opinion soit-elle juste ou exagérée,faut-il étudier de nouveau ce sujet complexe ?depuis l’imposture des intrigues poétiques depuis ARISTOTEjusqu’à nos jours ? Mohamed KHRAIEF,critique tunisien
Ayant enseigné la sociologie des médias pendant plus de vingt ans, j’ai été à même de prendre acte d’une gigantesque imposture médiatique qui n’est pas permanente tout en étant trop fréquente et trop répandue.
Il serait possible d’aborder cette question de L’IMPOSTURE en privilégiant certains angles ou axes d’analyse. Mais, pour ne pas trop allonger ce texte, pour éviter de sombrer moi-même dans une imposture qui ne ferait que faire bâiller les lecteurs et lectrices, je dirai que la question essentielle, c’est celle du rapport entre l’essentiel et le superficiel, c’est celle du rapport entre ce qui est «intéressant» (et facile) et ce quoi est important (et parfois un peu complexe). N’oublions jamais que ce qui est important et complexe réclame des efforts et rend obligatoire le fonctionnement des méninges et des émotions. Une nouvelle peut être intéressante sans être très importante. Et une nouvelle importante peut, au premier abord, sembler ennuyeuse et peu intéressante.
Je trouve que dans de nombreux médias, dans de trop nombreux médias, le superficiel occupe une trop grande superficie, ce qui contribue à l’émergence d’un TROP-PLEIN DE VIDE.
Je ne veux pas dire que tous les médias, sans aucune exception, sont vides, insignifiants et superficiels. Mais il y a néanmoins une tendance vers la facilité et la médiocrité, tendance qui se dément rarement.
Moi j’accepte bien que certains médias proposent du divertissement et de la distraction. Il y a de larges secteurs de la population qui «triment dur» et qui ont besoin d’un peu d’oubli. Mais cela peut devenir une drogue, une dépendance, un état normalisé. On interdit certaines drogues et certains médicaments requièrent une surveillance médicale et pharmaceutique. Mais l’insignifiance et le vide, qui sont aussi des drogues abrutissantes, ont un incontestable droit de cité.
Tout cela pour signifier, de manière maladroite, que se pencher parfois sur l’essentiel plutôt que sur le superficiel, cela peut être tonifiant et roboratif. Dans ce dilemme on retrouve l’éventuelle IMPOSTURE MÉDIATIQUE.
JSB
Monsieur Couture, vous me faites enrager, et c’est bien ainsi, puisque cela me force à aller VOIR pourquoi. Madame Lorraine Pintal est l’actuelle directrice du Théâtre du Nouveau-Monde. Et comme c’est l’usage dans cette tribu étrange de notre establishment culturel, madame cumule. Elle anime en plus une émission littéraire à la radio de Radio-Canada, les dimanche après-midi, à 14hre. Madame discute avec un auteur, ou plus souvent qu’autrement, une auteure, de son oeuvre.
Dimanche dernier, c’était Hélène Dorion, l’inévitable,quand vient le temps des prix, venue nous entretenir de son dernier livre. Or de quoi nous parle madame Dorion, durant la partie de cette entrevue que j’ai été capable de supporter? D’elle-même, bien sûr, de l’échec amoureux, de l’absolu, et accessoirement, des prix qu’elle vient de recevoir,et tout’l'bazar. J’ai quitté quand madame allait sauter en parachute, quelque part en haut d’une île, question de se refaire une santé littéraire, ou quelque chose du genre. Madame Dorion est ce genre d’écrivain surévalué mais omniprésent dans nos médias, que je mets autant de passion à ignorer que j’en ai mis par principe à ne jamais lire. Son discours à l’émission de madame la directrice de théatre ne m’a pas déçu. C’était pompeux, amphigourique et sans issu. Sur l’art d’écrire, rien, qui ne soit d’abord plus important qu’elle-même.
Cette année, je suis allé au théâtre quelques fois. Je suis allé voir des travaux d’étudiants, dans des théâtres exsangues, inconnus de nos médias, où bossent des jeunes gens passionnés,. Ai-je vu là du grand théâtre? Bien sûr que non. Mais j’y ai retrouvé ce qui manque à nos salles de spectacle surchauffées en hiver, et où on pète au frett’ conditionné en été : la rue. Ou sa présence encore non figée par le décorum, la prétention, la haine du bas peuple, qu’on ne fréquente guère dans ce milieu, hors de la scène. Mais qu’on nous montre à l’envi, dans une révolte où c’est jamais lui qui a le dernier mot savant. Pas étonnant, il est pas dans la salle…L’imposture…
Tous ces théâtreux, vont-ils donc manger, boire, danser,se battre, jouer au hockey, penser à tort et à travers dans la rue, avec le peuple??
Je vous laisse répondre. En étant tout étant choqué, et même plus, qu’avant d’avoir écrit ce que je viens d’écrire. Ça doit être parce que j’aime pas le théâtre, tiens,on devrait me barrer, comme Robert Lévesque.
Coup de gueule envers les médias de la part d’Evelyne de la Chenelière, qui dénonce par là, sur un ton moqueur, la vacuité des entrevues culturelles et l’absence générale de contenu dans les médias. Qu’en pensez-vous? Ce portrait est-il juste ou exagéré?
Ce portrait est malheureusement assez juste. À défaut de faire des entrevues approfondies, les intervieweurs se contente bien souvent de se gaver des travers des artistes, de leur faire répéter pour la enième fois une anecdote futile, de citer une phrase qu’ils ont dite des années auparavant. Sinon, les intervieweurs ne leur parlent que quelques secondes, histoire de montrer qu’il ont pu parler à l’artiste en vogue et ainsi mousser leur publicité.
On cherche à vendre, pas à réfléchir sur la démarche artistique, à critiquer sincèrement une oeuvre ou à s’intéresser aux influences de l’artiste. À vendre. Vendre un visage. Vendre une citation. Vendre une tendance.
Heureusement, il y a des exceptions, certains moments qui échappent à cette machine infernale. Parfois,parfois, les médias parviennent à traduire l’essence d’un travail artistique…et à percer l’auteur
…et ceux-ci ne peuvent plus s’échapper comme le fait Léo.
Intéressant. Vos commentaires confirment ce que l’on sait déjà: les médias de masse se trompent en s’imaginant que les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs n’ont pas envie d’entendre parler des oeuvres en profondeur. Je me plais aussi à le croire. La vacuité médiatique ne serait donc pas l’exact reflet de la société québécoise. Prions pour que ce soit vrai.
Ma prochaine question est la suivante: Tout cela est-il vraiment sans issue? Confrontés à la disparition progressive de l’intelligence dans les médias de masse, pouvons-nous espérer un revirement de situation? Quelles circonstances, quels facteurs pourraient modifier la donne?
@Jean-Claude Bourbonnais: Je ne comprends pas en quoi je vous fais enrager. Je ne fais que poser des questions à partir de la pièce d’Evelyne de la Chenelière. Et votre réaction montre bien que la pièce pose des questions essentielles. Dans les commentaires des lecteurs de Voir à propos du spectacle (voir sous la critique de mon collègue Christian St-Pierre), plusieurs soulignent le narcissisme du personnage principal. C’est pourtant à travers ce narcissisme qu’est exposé un virulent portrait social et que sont posées de grandes questions. Il ne faut pas confondre le narcissisme d’un personnage avec le réel propos qu’il sous-tend. Evelyne de la Chenelière lance justement le genre de questions dont vous semblez dénoncer l’absence dans le théatre québécois. Vous n’avez pas complètement tort, mais mon hypothèse est que le théâtre a encore la réputation d’être prétentieux pour des raisons extérieures aux spectacles. Ce n’est pas toujours sur scène, et donc pas dans la tête des artistes, que se situe le problème. Je vois dans une année un certain nombre de spectacles qui, malgré leur caractère inachevé et maladroit ou leur manque d’envergure, soulèvent des enjeux importants et des pistes de réflexion fertiles, parlent de la société dans laquelle on vit et essaient d’ébranler le monde. Le vrai monde. À condition que ce monde fasse aussi l’effort de réflexion qui s’impose et ne recherche pas seulement le divertissement. À condition aussi que la machine promotionnelle et les départements de ‘développement de public » des institutions n’obstrue pas trop la démarche artistique des créateurs. Ce qui est un autre problème.
Philippe, mon « enragement » à votre égard, c’était un compliment! Enfin quelqu’un dans ce foutu merdier racoleur de nos médias qui me fait enrager….avec amour, que je me disais…On se comprend mal, et voilà une belle preuve de l’imposture médiatique. J’aime la façon dont vous posez les questions sans des réponses prédigérées cachées dedans.
Au fond, j’aurais préféré ne rien écrire de ce que j’ai écrit. Je me relis et je trouve ça con. Pire, inutile.
Pensez-vous un seul instant qu’Éveline de la Chenelière peut contester efficacement le système pourri dans lequel elle bosse sans la complicité plus ou moins tacite de sa patronne.Lorraine Pintal, c’est l’imposture en personne, et expliquez-moi donc, quelqu’un, si c’est pas le cas, comment elle a pu avoir sa deuxième job à Radio-Can ? Par quel truchement? Personne, parmi les jeunes écrivains, capable de faire ça? L’émergence à Radio-Can, c’est quoi? L’émergence des pareils aux mêmes?
Je veux pas m’étendre ici, je le ferai plus amplement, plus tard. Mais l’imposture dont vous parlez, elle est endémique et j’aime autant vous dire que ses pouvoirs tentaculaires, pour l’instant, sont au-dessus de nos forces rassemblées.
Davantage qu’un conflit de générations( bien réel, ce qui n’est jamais dit), nous sommes ici en présence de deux mondes qui ne peuvent qu’entrer en collision frontale, à plus ou moins brève échéance.
Et vous savez quoi? C’est internet, facebook, et la blogosphère qui seront le champ de bataille de cette guerre. J’ai hâte de varger dans l’tas, pas pour moi, mais pour tous les kids qui hurlent, dansent, textent et filment dans les rues. J’aurais du commencer à écrire plus jeune. Osti de p’tite vie…
Monsieur Couture, sachez que je continue à réfléchir aux «essentielles» questions que vous posez si bien. Je vais tenter d’y revenir.
Aussi, je comprends et partage largement la colère de Jean-Claude Bourbonnais. Cela fait si longtemps que j’en ai assez de l’insupportable légèreté de nombreux médias.
À BIENTÔT!
***JE ME PERMETS DE PRÉSENTER ET PROPOSER CE BILLET QUE J’AVAIS ÉCRIT POUR LE BLOGUE DE STEVE PROULX SUR «LES INTOUCHABLES»***
Jean-Serge Baribeau a dit :
re: Les intouchables
Parmi cette pléthore d’intouchables, ils ne sont pas nécessairement très nombreux à être «touchants» ou vraiment talentueux ou bouleversants.
Il va falloir que de nombreux journalistes prennent conscience de cette «quasi-intouchabilité» de certains «artistes» et qu’ils se décident à assumer le risque de mécontenter un certain nombre de petits créateurs incapables de comprendre que certaines critiques peuvent les stimuler et leur rendre un service éventuellement très utile. Le journalisme est un «métier» essentiel et il est essentiel que les journalistes ne soient pas des couillons ou des pleutres.
Avant de terminer je me permets de présenter un petit exemple partiellement personnel. Il y a quelques mois, la SRC présentait la télésérie VIRGINIE pour la mille cinq centième fois. Pendant toute une journée Fabienne Larouche a participé à une pléthore d’émissions presque toujours flatteuses et elle ne cessait de ronronner d’autosatisfaction. Comme je suis sociologue des médias, on m’a appelé pour me demander si je ne pourrais pas commenter, sévèrement si possible, cette télésérie bourrée d’invraisemblances. Cela dans le cadre de l’excellente émission «Maisonneuve en direct». Le problème, c’est que je parlais au téléphone et que la Larouche était là, en studio. Dès que je me suis mis à analyser avec une certaine sévérité cette débiloïde télésérie, la Larouche m’a interrompu et ne m’a pas laissé parler. Je disais (ou j’essayais de dire) que j’avais enseigné au collégial pendant 37 années et la Larouche me disait qu’elle se fiait à sa mère qui, elle, avait enseigné au secondaire pendant 36 ans. Maisonneuve était pantois et impuissant. Il est clair que Fabienne Larouche a dû travailler très fort pour écrire tant d’émissions. Mais pour moi il est clair que la plupart des petites histoires présentées dans VIRGINIE sont d’une invraisemblance abyssale. Mais il est interdit de le dire!
Il faut cesser de se taire face aux arts et à la culture, face aux «artistes» immatures qui n’attendent que des éloges et de la veule flatterie!
JSB