Sous les rues de la ville, la vie grouille sur plus de 33 kilomètres de couloirs qui constituent le Montréal souterrain. Encore perçue de l’extérieur comme le grand rêve de la modernité, la ville intérieure laisse pourtant le Montréalais indifférent.

«Où se trouve la porte de la ville souterraine?» demandent les touristes à qui veut bien immobiliser ses pas entre le métro-boulot-dodo. Depuis sa création, le Montréal souterrain est vendu, notamment dans les guides touristiques, comme l’une des attractions majeures de la métropole. Or, pour une majorité de Montréalais, «c’est un lieu de passage, pratique, qui permet d’aller du point A au point B, et ce, en toute sécurité», détaille Fabien Deglise, journaliste au Devoir qui publiait le livre Montréal souterrain: sous le béton, le mythe en 2008.

Les dessous d’une ville

Pourtant, son histoire mérite qu’on s’y attarde. La ville intérieure a pris forme dans la foulée de deux événements majeurs ayant fait converger le monde entier vers Montréal: Expo 67 et les Jeux olympiques de 76. «Ces visiteurs sont rentrés chez eux et sont restés avec l’image figée de la ville magique du futur. La conception futuriste de la ville à l’époque présumait que l’avenir de l’humanité allait se passer dans des villes sous cloche où l’on serait en mesure de contrôler tous les éléments de notre environnement. Ainsi, une certaine mythologie s’est construite à l’extérieur de Montréal», raconte M. Deglise.

Une utopie qui s’est vite dégonflée ici alors que le lieu se développait et s’aseptisait. Selon le journaliste, le projet de départ voulait reproduire une vraie vie de quartier avec des places publiques, des activités, des concerts dans les couloirs… «Or, dans les années 70-80, on a compris qu’un milieu clos, ce n’était pas la meilleure chose pour les êtres humains qui ressentent le besoin de nouer une relation avec la nature. Rapidement, c’est devenu difficilement respirable avec la climatisation, la lumière artificielle… L’achalandage et le flânage ont créé de l’insécurité. Les propriétaires d’immeubles branchés au réseau ont fait le ménage et évacué les lieux qui pouvaient créer de la vie comme les restaurants, bars et arcades. Dès lors, tout a été largement aseptisé pour que les gens puissent magasiner en toute tranquillité.»

Aujourd’hui, le RÉSO (ainsi nommé depuis 2004) réunit un ensemble d’immeubles, galeries, boutiques, bureaux et restaurants constituant une véritable courtepointe. «Ça s’est développé de manière chaotique et organique, ce qui nous permet aujourd’hui de suivre le développement par rapport aux caractéristiques architecturales et patrimoniales de chaque époque. On voit très clairement les années 50, 60, 70, 80, les années 2000. Sur ce plan, le réseau est un bijou», convient Fabien Deglise.

Enjeux de demain

Comment est-ce qu’un lieu qui fait figure de modèle partout dans le monde pourra continuer à évoluer face à d’autres villes visionnaires comme Toronto, au réseau intérieur comparable? Le créateur et chercheur associé de l’Observatoire de la ville intérieure, Michel Boisvert, pense qu’il devrait d’abord se doter d’un plan directeur de développement, promis depuis longtemps. «Il n’y a pas de porteur de ballon à la Ville de Montréal, ni fonctionnaire, ni élu. Personne ne s’y intéresse vraiment», se désole celui qui publiait l’an dernier l’ouvrage Montréal et Toronto: villes intérieures. Population vieillissante oblige, l’accessibilité non universelle au RÉSO serait une autre problématique nuisant à son épanouissement, craint le professeur retraité.

Malgré cela, il ne fait aucun doute que le réseau va continuer à croître, pense le chercheur, notamment avec le développement du Quartier des spectacles et l’addition du CHUM à la station de métro Champ-de-Mars. «Il y a des choses à améliorer et un potentiel à mettre en valeur. Le défi principal, c’est la qualité du réseau, le confort, l’attrait même. Les gens sont aujourd’hui plus sensibles à la qualité visuelle. Et il y a des possibilités énormes dans la ville intérieure.»

Montréal souterrain: sous le béton, le mythe
de Fabien Deglise
Éd. Héliotrope, 2008, 172 p.

Montréal et Toronto: villes intérieures
de Michel Boisvert
Les Presses de l’Université de Montréal, 2011, 256 p.
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Tour guidé

Un des meilleurs moyens de découvrir le visage de la ville intérieure consiste à faire une visite guidée telle que proposée par Kaléidoscope. Rendez-vous au métro Peel. Le fondateur et guide Ivan Drouin propose un parcours de cinq kilomètres sans mettre le nez dehors. La balade s’amorce aux Cours Mont-Royal (1922) dont les cours intérieures ainsi que l’ancien portique au grand escalier et au lustre témoignent de son passé de plus vaste hôtel de tout l’Empire britannique. Le tour se poursuit vers le magasin Simons et l’œuvre de verre Solstice signée Guido Molinari. Suit la Place Montréal Trust avec son architecture brutaliste, ses chaises isolées et sa fontaine. Après le Centre Eaton, un arrêt à la station de métro McGill est prétexte à raconter la genèse du métro de Montréal, sa rapide réalisation et l’ambition du maire Drapeau d’avoir des œuvres d’art locales dans le réseau – comme ces murales primitives de Maurice Savoie (1966). Se succèdent ensuite les Promenades Cathédrale, le Complexe Les Ailes et la Place Ville Marie où le guide relate les histoires fascinantes du Montréal d’hier à aujourd’hui.

La dernière portion mène vers la gare Centrale (et ses bas-reliefs), considérée comme «révolutionnaire» lors de sa construction, puis vers la Place Bonaventure, pour poursuivre vers le Centre de commerce mondial. Là, un arrêt dans l’ancienne rue piétonne permet d’admirer le bassin de granit noir et la statue d’Amphitrite. À quelques pas, se trouve le fameux morceau du mur de Berlin.

La visite se termine avec les plus récents couloirs (2004), soit ceux menant vers le Palais des congrès: lumières tamisées et éléments design invitent à la contemplation, notamment des œuvres d’art qui les jalonnent. Le tour d’horizon aurait pu se poursuivre jusqu’à la Place des Arts et plus loin encore, dans cette volonté de découvrir le sous-sol montréalais qui en a encore tant à raconter…

Info /

Kaléidoscope: 514 990-1872, tourskaleidoscope.com
Prochaine visite sur ce thème: L’art envahit le Montréal intérieur, «ville souterraine»
Les 3 et 4 mars

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