Pour ce nouveau restaurant de l’avenue des branchés, j’ai nommé le boulevard «San Lorenzo», on s’est (enfin) écarté de la cuisine italienne. Même si le public qui s’y presse se ressemble, et malgré le décor que ne fait pas vraiment démentir le véritable culte de l’endimanché et de la promiscuité – les tables se touchent presque -, Red Thaï a choisi la cuisine siamoise, un nom anglais et une couleur pour se distinguer. La première, parce qu’il y a italo-saturation par ici; le second, pour des raisons de mode et de mercantilisme º- touristes aidant – et la troisième, parce que le rouge est la couleur royale de Thaïlande. C’était aussi le nom que l’on donnait aux communistes, en passant, mais ça je parie que les proprios ne le savent pas.

Dans un décor assez beau et assez classe, digne de Londres ou de New York, on a misé sur un exotisme carton-pâte, un artisanat de style The King and I et un mobilier safari-photo. Les chaises en faux tigre, les sabres «samouraï» de bazar, le stuc de temple bouddhiste; un peu plus et on se croirait catapulté dans un pavillon de l’Expo 67. Mais, je l’avoue, c’est convaincant malgré le côté pastiche. Si le cadre est vivant et lumineux de jour, il se fait discret, bleuté et intimiste de soir, mettant en lumière la belle vaisselle et son contenu, et laissant les visages dans une douce clarté. Même le niveau sonore reste sobre, ce qui donne à l’endroit un point supplémentaire.
La carte met en scène les désormais classiques de la cuisine siamoise: les pad thai, les mee krob, les currys rouge et vert, les satés, les soupes tom yam et tom ka ghai, et des salades assez typiques. «La» chef, qui officiait autrefois à Bangkok, dans un grand hôtel, et qui a également été le premier chef de l’autre thaï branché du boulevard, propose ici une cuisine de luxe qui n’a rien à voir avec la cuisine de famille ou celle, généralement édulcorée, des établissements plus modestes – plus souvent qu’autrement tenus par des Vietnamiens.

Le menu du Red Thaï ne surprendra toutefois pas les habitués car la cuisine, d’une bonne justesse de goût, reste précise dans le maniement des aromates et des épices. La tom yam pak, une soupe pimentée aux légumes, faite à partir d’un bouillon succulent, est parfumée à la citronnelle et à la racine de coriandre. Les Thaïs sont spécialistes des bouchées – souvent vendues à même les trottoirs -, et ce n’est pas étonnant d’en trouver sur ce menu. Les petits dumplings farcis de crabe, de nouilles, de poulet et de châtaignes d’eau ont une pâte un peu détrempée, mais le contenu en est relevé et délicieux. Côté salades, le som tam est cuisant: de la papaye verte en julienne, des crevettes séchées, des herbes fraîches, du piment fort (au carré!), de l’ail, des arachides et de la sauce de poisson constituent une entrée remarquée. La salade de bouf mêle les légumes, la viande marinée et bien cuite, des herbes et de la lime fraîchement pressée. En plat, certaines spécialités rappellent la Chine et d’autres, l’Inde. C’est le génie culinaire thaï qui a tiré parti de cette collision, et de l’histoire qui l’a placé entre les deux grandes cultures gastronomiques de l’Asie. Ainsi, le remarquable bouf sauté au cari rouge cuit dans le lait de coco et le basilic pourrait rappeler le sous-continent si le cari n’était fait d’ingrédients frais, de citronnelle et d’herbes en plus des épices. Mais le sauté de poulet, de nouilles et de légumes s’apparente sans équivoque à la cuisine cantonaise, bien qu’il soit un peu plus relevé et qu’on le garnisse d’herbes. Ce midi-là, on nous a servi en conclusion une tranche d’ananas recouverte d’une pâte savoureuse à la noix de coco et au sésame, et sautée dans le beurre, tiens!
La Main commence peut-être à prendre un coup de jeune avec ce beau resto où les serveurs ont un look étudié genre caïds de Pat Pong. Avec sa cuisine très raffinée, rarement incendiaire, et son service efficace et fin – une rareté dans le quartier -, ne vous attendez pas, chez Red Thaï, à une note qui aurait subi la crise asiatique, mais bien à une addition qui vire… au rouge! Les prix sont élevés le soir, doublés par rapport aux prix du midi. Pour un excellent repas à deux, avant l’alcool – et je ne saurais trop vous recommander d’éviter le vin avec cette cuisine -, mais comprenant les taxes et le service, comptez 75 $.
Red Thaï
3550, boulevard Saint-Laurent
253-9261

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