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Eva & Franco Mattes à la Fondation Phi : les angles morts d'Internet

Eva & Franco Mattes à la Fondation Phi : les angles morts d’Internet

La Fondation Phi pour l’art contemporain accueille depuis le début novembre le duo Eva & Franco Mattes et leur exposition What Has Been Seen. Tous deux New-yorkais d’origine italienne, les artistes consacrent leur pratique à disséquer Internet, les manières dont les individus façonnent ce réseau et comment celui-ci les modèle en retour.

Dans une exposition se déployant sur cinq étages, les artistes abordent de front des angles délicats du web, soit la modération de contenu, les vives réactions que peuvent susciter des expériences vécues par le Web, la matérialité des données et notre tendance à dévoiler nos vies par le partage d’instantanés par les réseaux sociaux. Le programme est chargé, mais Eva & Franco Mattes réussissent à provoquer la réflexion en jouant sur la fine ligne qui sépare ludisme et inconfort.

Crédit photo: Maryse Boyce

Regarder ceux qui regardent

On débute le parcours avec la bruyante My Generation (2010), où l’on voit des utilisateurs de jeux vidéo au moment où ils perdent le contrôle, des instants captés sur webcam. L’écran est placé parmi des claviers, moniteurs et autres éléments brisés, évoquant la colère qui émane des individus de la vidéo. On passe ensuite à Emily’s Video, où on peut voir pendant une vingtaine de minutes les réactions de différentes personnes au visionnement de matériel que l’on devine extrêmement pénible par moments. Sans que l’on ne voie ce qui est montré aux spectateurs qui sont filmés, on apprend dans le programme de l’exposition qu’il s’agit d’une vidéo dénichée par les artistes sur le Dark Web. De par la disposition de l’écran, installé à la verticale, et le format de la vidéo, qui ne prend qu’environ un tiers de l’écran, cela laisse un espace noir devenant un miroir pour le spectateur qui regarde. 

Voyeurisme consentant

Eva & Franco Mattes s’intéressent au phénomène du partage de vie (life sharing) et de la performance du soi, comme le fait remarquer la commissaire Erandy Vergara. Au sous-sol, Riccardo Uncut incarne parfaitement cette fascination : le duo a acheté un téléphone à un homme nommé Riccardo, et a conçu un diaporama avec toutes les photos et vidéo s’y trouvant. En résulte un portrait fragmenté et hypnotisant, à la fois banal et intime, de l’ancien propriétaire de l’appareil.

Matérialité de l’inconfort

Crédit photo: Maryse Boyce

Une section de l’exposition est consacrée à la modération de contenu. On y trouve le contenu d’entrevues réalisées par les artistes avec des modérateurs provenant de plusieurs pays. Les réponses sont incarnées sous forme d’avatars, ce qui contribue à donner une impression d’étrangeté à ces employés et au travail de l’ombre qu’ils effectuent, tout en instillant une réflexion sur un pan important de l’information que l’on consomme. Les écrans sont disposés à même des bureaux de travail, et les artistes ont joué avec la configuration pour que les spectateurs fournissent un effort physique pour accéder à l’ensemble du contenu. Ici, le malaise émotif ressenti se traduit dans le corps.

Le même procédé physique est utilisé pour l’œuvre BEFNOED (acronyme de By Everyone to No One Every Day, 2014), où les spectateurs doivent se coucher sur le plancher pour visionner les œuvres, puisque les écrans sont placés à même le sol.

Le pouvoir des chats

Crédit photo: Maryse Boyce

Avec la quantité phénoménale de vidéos et de mèmes de félins circulant sur Internet, le duo a choisi de représenter l’animal deux fois plutôt qu’une dans son exposition. Ceiling Cat (2016) montre, comme son titre l’indique, un chat empaillé dont la tête surgit d’un trou percé dans le plafond, et qui donne l’impression au spectateur d’être observé, voire jugé, par la créature. L’autre félin à l’honneur est une incarnation matérielle d’un mème LOLcat, où un chat trône sur une tour de fours micro-ondes dont chacun contient un disque dur — que l’on devine vouloir irrémédiablement endommager.

Intitulée What Has Been Seen, comme l’exposition, cette œuvre pose la question de la matérialité des données. Peut-on réellement effacer nos informations d’un disque dur ? D’un nuage ? Et plus métaphoriquement, une fois une vidéo vue, peut-on l’effacer à jamais de notre mémoire ? C’est sur cette ultime question que nous laissent Eva & Franco Mattes.

Eva & Franco Mattes, What Has Been Seen

et Phil Collins jusqu’au 15 mars 2020