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Lettre à mon ami Pierre : pourquoi je suis un « casseroleux »

Mon ami Pierre m’écrit :

« André, j’étais sur place quand le mur de Berlin a tombé. Je suis passé à l’Est clandestinement en Hongrie et Tchécoslovaquie au lendemain de la chute du mur et les mois qui ont suivi. Les manifestations actuelles au Qc c’est rien!!! Rentrez chez vous! Faites le bilan! Sortez VOTER aux prochaines élections… Les frais de scolarité vont augmenter, nous vivrons avec. L’important c’est de se débarrasser des auteurs de cette augmentation. Laissez la population tranquille et militez pour la prochaine élection. Votre énergie sera précieuse et mieux canalisée surtout avec le bruit des casseroles lors des prochaines élections. »

Ma réponse :

Pierre, avec tout (beaucoup) le respect que je te dois :

1) La situation actuelle dépasse largement le cadre des frais de scolarité. Il s’agit d’un ras-le-bol envers les excès du néolibéralisme.

2) « Les manifestations actuelles au Qc c’est rien!!! » Au contraire, elles veulent dire et c’est tout dire ! Et ce qu’elles disent est le rappel suivant.

3) On ne peut comparer la chute du Mur avec le chant des casseroles, une révolution (changement soudain de gouvernement) avec des démonstrations pacifiques. Gageons que si les « casseroleux », déjà en voie d’exclusion (« Laissez la population tranquille ») en venaient à agir de façon comparable à la chute du Mur, ils seraient rapidement et complètement exclus de la population à titre de terroristes… Mais voilà, l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs : la Russie fut le théâtre d’une « révolution », alors que la chute du Mur fut une « libération ». Pourtant, dans les deux cas, toujours le fruit des actions d’une population. Je comprends ton respect des institutions et le partage ; c’est le premier aspect de l’équation et il est essentiel à toute société. Cependant, s’en tenir qu’à cet aspect c’est oublier que les institutions sont institutionnalisées par les hommes. Et c’est tout aussi fondamental que le respect des institutions. Oublier ce second aspect, c’est paver la voie à la réification de la loi (respecter la loi parce que c’est une loi) et ainsi en négliger le fondement : la justice.

4) « Rentrez chez vous! » Mais où est la « maison » du peuple, si ce n’est dans la rue ? Comment une population peut-elle être une réelle « population » (mise en commun) si chacun reste chez soi ? Sommes-nous à ce point privatisés qu’il n’y a plus d’espace commun ? Où est donc le « chez vous » du « nous » ? Je t’invite Pierre à faire cette expérience formidable : marcher dans les rues et voir des gens, que tu ne connais ni d’Adam ni d’Ève, se joindre à toi, pour former un « nous », sur la simple base qu’ils reconnaissent en toi une part d’eux-mêmes, et vice versa. Ne plus être seul… j’avais oublié ; j’étais devenu sclérosé sans le savoir. J’en ai versé une larme. Depuis des siècles, la rue a toujours été l’espace de la population, n’en déplaise aux tenants du néolibéralisme prônant en tout temps et en tous point la souveraineté du « je ». Quand le « nous » n’a plus de/sa place, pour qui est la loi et est-elle juste ?

5) Et puisqu’on insère Berlin dans le décor : le nazisme n’est pas apparu tout d’un coup. Il a débuté en s’institutionnalisant, à coups de lois qui avaient pour velléité de protéger l’ordre et de pointer du doigt des citoyens qui ne faisaient plus partie la population. Évidemment, nous n’en sommes pas là, mais où se situe la ligne démarcative et comment débute-t-elle ? Je crois qu’elle prend racine lorsqu’on oublie le pouvoir institutionnalisant de la population, que ce soit au nom du nazisme ou de l’économie.

« Laisser la population tranquille », c’est ce qu’aurait dû faire ce gouvernement et il peut encore le faire en abrogeant une loi injuste qui brime la liberté d’expression de ce pouvoir