L'art moderne et contemporain mexicain au MBAM : Fenêtre sur le monde
Arts visuels

L’art moderne et contemporain mexicain au MBAM : Fenêtre sur le monde

Deux nouvelles expos sur l’art mexicain moderne et contemporain sont à l’affiche du Musée des beaux-arts. Notre critique a craqué pour les tableaux de Frida Kahlo, ainsi que pour les oeuvres d’artistes contemporains.

L’histoire de l’art ne fut, trop souvent, qu’un reflet de l’histoire des États qui ont dirigé le monde, dans laquelle les nations moins influentes n’occupent que peu de place. Dans nos musées, et même dans les expositions internationales, on trouve principalement les oeuvres des artistes des grandes puissances. Il n’est pas facile d’échapper aux normes esthétiques et intellectuelles des pays occidentaux. Comment se soustraire à la culture dominante sans, par exemple ,s’enfermer dans une spécificité nationale folklorique?

Toutefois, depuis une dizaine d’années (grâce, entre autres, à l’expo Les magiciens de la terre, tenue à Beaubourg, en 1989), les commissaires tentent de montrer une vision plus mondiale de l’art. On assiste à une forme de décentralisation des champs d’intérêt et des lieux de création, ainsi qu’à l’amorce d’un réseau en marge des grands centres.

Voilà pourquoi les deux expositions sur l’art du Mexique présentées au Musée des beaux-arts sont d’une grande importance. Le public nord-américain connaît, malheureusement, assez mal l’art produit par l’un de ses proches voisins. Avec L’Art moderne mexicain, 1900-1950, il s’agit, au Canada, de la première expo consacrée entièrement à ce sujet depuis 1943! Nous pourrons donc enfin mieux apprécier le très célèbre travail des muralistes mexicains qui ont élaboré un art social, anticolonialiste et révolutionnaire: Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros, José Clemente Orozco…

On peut donc féliciter le MBAM ainsi que le Musée des beaux-arts d’Ottawa (où sera présentée cette expo en février 2000) d’avoir collaboré pour réaliser cet événement. Cependant, on regrettera que le MBAM n’ait pas su éviter plusieurs des ornières dans lesquelles un tel événement risquait de tomber. On n’a pas réussi, par exemple, à dépasser le conventionnel regard historique, académique, avec son désir d’exhaustivité. Malgré plusieurs oeuvres de qualité, d’autres sont un peu décevantes. On aurait pu élaborer une découpe avec de grandes thématiques, quitte à laisser de côté certains artistes. À vouloir trop de choses dans une seule expo, on n’a omis d’émettre un jugement de valeur plus précis et défini. L’alignement régulier et pas très original des différentes pièces n’établit que peu de hiérarchie entre tous ces artistes. On peut aussi se questionner sur les dates qui servent de limites au corpus développé. Et pourquoi ne pas avoir inclus les années soixante et soixante-dix dans ce panorama de l’art moderne mexicain?

Finalement, ce sont les huit tableaux de Frida Kahlo qui volent la vedette au reste des oeuvres présentées. À elles seules, ces peintures méritent une visite au Musée des beaux-arts. On aurait d’ailleurs dû les mettre plus en valeur dans la présentation. Son Autoportrait au collier d’épines et au colibri, ou bien Le Chien Itzcuintli et moi sont exceptionnelles. Nous aurions aimé en voir encore plus de cette peintre morte en 1954. Savourons avec délectation ces pièces puisque – comme le faisait remarquer Guy Cogeval, directeur du MBAM – depuis quelques années, il est de plus en plus difficile d’obtenir le prêt des oeuvres de cette artiste. Très prisée par les collectionneurs (dont Madonna), les musées et le public, le travail de Frida Kahlo circule de moins en moins.

Le spectateur sera aussi agréablement surpris par la qualité du travail des photographes mexicains. On découvrira en particulier les images de Manuel Alvarez Bravo et de sa femme Lola. De celui-ci notons son terrible Gréviste assassiné; de celle-ci remarquons Certains montent, d’autres descendent à la saveur politique teintée d’humour.

Volet contemporain
Mais la grande révélation de cet événement est sans nul doute son second volet intitulé Moi et ma circonstance: la mobilité dans l’art contemporain mexicain. À l’opposé de l’accrochage aseptisé de la première partie, cette présentation (coordonnée par Stéphane Aquin, conservateur de l’art contemporain au Musée) de quatorze artistes mexicains (ou travaillant au Mexique), pas du tout barbante, est une grande réussite. La qualité des réalisations exposées est elle aussi indéniable.

Il était indispensable de montrer, après la première partie historique, à quoi ressemble l’art mexicain à l’heure actuelle. Les commissaires Guillermo Santamarina (directeur du Centre d’art alternatif Ex-Teresa à Mexico) et Paloma Porraz proposent des oeuvres où la notion de mobilité comme nouvelle identité de l’art et des artistes est essentielle. Les nouvelles technologies (vidéos et installations interactives), dans leur capacité à indiquer le déroulement du temps dans l’espace, y occupent une place prépondérante.

On aimera en particulier La Trace, installation de Rafael Lozano-Hemmer. Dans deux pièces reliées par un système informatique, deux personnes peuvent suivre leurs différents mouvements dans l’espace. C’est comme une danse, ou bien comme une relation amoureuse où les partenaires s’approchent, s’éloignent l’un de l’autre, se rapprochent à nouveau, sans que jamais ils ne sachent vraiment ce qui va se produire. Très amusant. On appréciera beaucoup aussi le travail de Silvia Gruner portant sur cette frontière séparant le Mexique des États-Unis, que bien beaucoup de pauvres Mexicains ont tenté de franchir. L’installation vidéo de Francis Alÿs est extraordinaire. Des écrans y montrent deux usages de l’eau dans deux métiers de la rue. D’un côté, un homme pousse un énorme bloc de glace (qui fond lentement pour ne plus être qu’un petit glaçon) servant à fabriquer des rafraîchissements; de l’autre, une bouteille de plastique vide (qui sert aux squeeges mexicains) se promène à travers la ville.

Bien drôle également est le site Web www.irational.org/mvc/ de Minerva Cuevas «Mejor Vida Corp», très proche des activités du groupe UDO. Au moyen d’une série de produits (comme des enveloppes avec de faux timbres) qu’elle peut nous envoyer par la poste, cette artiste se propose d’améliorer nos vies…

Voilà une expo d’art contemporain qui parle du Mexique mais aussi du monde à l’heure actuelle. Mouvance captivante.

Jusqu’au 6 février 2000
Au Musée des beaux-arts de Montréal
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