Yves Gaucher – Récurrences : Gamme monochromatique
Arts visuels

Yves Gaucher – Récurrences : Gamme monochromatique

YVES GAUCHER est un des maîtres de l’abstraction québécoise. Sa peinture et sa gravure sont, depuis les années 1950, le lieu où se développe une recherche rigoureuse de la forme abstraite. Voyage dans les étendues toujours et encore mystérieuses de la  peinture.

Il n’est pas étonnant que, dans les années 1960, la réception des grandes peintures monochromes d’Yves Gaucher ait suscité quelques émois. Même aujourd’hui, ces surfaces opaques de couleurs questionnent nos définitions et nos conceptions de l’art. D’ailleurs, on peut traverser la grande salle du musée presque indifféremment, sans «voir» la soixantaine de gravures et de tableaux d’Yves Gaucher. Comme le souligne le commissaire de l’exposition, Michel Martin, «cette peinture demande beaucoup de disponibilité. Il faut se laisser envahir, sans arrière-pensées et sans préjugés». Le commissaire de l’exposition décrit ainsi la démarche qu’a entreprise Yves Gaucher depuis les années 1960: «Délaissant le caractère illusionniste de l’art expressionniste, il s’engage dans une réflexion critique qui remet en question la fonction représentative de l’oeuvre d’art, approche ouverte où le spectateur est inévitablement confronté à une réalité nouvelle, le plus souvent déstabilisante puisqu’elle n’est pas définissable en termes de référent naturel.»

La peinture d’Yves Gaucher s’est constituée autour de variations sur la ligne et la diagonale ainsi que sur la dualité entre la symétrie et la dissymétrie. Autant de données fondamentales toujours redéfinies par le peintre depuis quatre décennies. Il a réalisé d’importantes oeuvres gravées et des dessins inspirés de la musique. L’exposition regroupe d’ailleurs quelques hommages au compositeur autrichien Anton von Webern; des impressions en relief dont on retrouve les échos dans ses tableaux. Les oeuvres les plus connues d’Yves Gaucher sont de grandes structures monochromes sur lesquelles s’articulent des grands pans de gris uniforme ponctués de subtiles lignes de couleurs. Il s’agit évidemment d’une peinture abstraite, mais absolument distincte de celle des automatistes. Le plasticisme québécois s’est développé depuis la fin des années 1950. Les premiers peintres de cet art formel s’engageaient dans un débat sur la peinture. Ils étaient en réaction contre la spontanéité et la subjectivité des automatistes, pour paraphraser l’historienne d’art Marie Carani dans Les Arts visuels au Québec dans les années soixante. Quant à Yves Gaucher, il fait partie de la seconde génération de peintres plasticiens et fait figure d’indépendant au côté des Jacques Hurtubise et Fernand Leduc. Indépendant, également, par rapport aux théories développées autour de l’oeuvre de Guido Molinari. Quelques peintres seulement ont pratiqué et pratiquent encore cet art caractérisé par un traitement opaque et uniforme de la couleur. On peut déplorer d’ailleurs que ni le parcours de l’exposition au Musée du Québec, ni le catalogue, au demeurant d’une grande qualité, n’aborde les enjeux de l’oeuvre d’Yves Gaucher par rapport aux autres plasticiens.

Cette peinture apparemment aride et difficile doit s’envisager comme des étendues dans lesquelles on nous invite à entrer. Détrompez-vous si vous ne voyez dans l’oeuvre de ce peintre qu’un travail intellectuel. Yves Gaucher considère ses toiles tout autrement: «Je ne suis pas d’accord avec une oeuvre uniquement cérébrale. Pour moi, mes peintures sont lyriques […]. Je suis anti-théorique. Ceux qui travaillent à partir de théories ne font que les illustrer.» Ses oeuvres permettent d’appréhender toutes les autres façons de peindre, comme s’il y avait dans celles-là précisément une dimension fondamentale qui nous est montrée. Cette peinture demande au spectateur, tel que l’écrit le commissaire, «d’effectuer un retour sur lui-même, d’intérioriser sa propre démarche et de l’identifier comme une composante active du processus de création». L’investissement et l’attention du spectateur déterminerait l’oeuvre. «Ce sont les regardeurs qui font les tableaux», disait Marcel Duchamp. Avec ceux d’Yves Gaucher, c’est plus vrai que jamais.

Jusqu’au 5 mars 2000
Au Musée du Québec
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Bloc-notes
Michèle Drouin
La peintre et poète Michèle Drouin présente une vingtaine de tableaux chez Madeleine Lacerte. Après plus de 30 ans de peinture et quelques 40 expositions, Michèle Drouin peint toujours de magnifiques tableaux abstraits. Si on avait à l’envisager dans une perspective historique, l’oeuvre de la peintre Michèle Drouin se situerait davantage du côté de l’héritage de l’automatisme. Elle superpose de grands pans de couleurs alternant entre la verticalité et l’horizontalité. Alors qu’il est aussi question ici de la ligne et de la couleur, elles sont traitées en transparence: on voit et on devine les interventions antérieures qu’on peut presque d’ailleurs reconstituer. Jusqu’au 28 novembre, à la Galerie Madeleine Lacerte.