Oasis : Les plaisirs démodés
Arts visuels

Oasis : Les plaisirs démodés

L’exposition Oasis porte sur un thème intéressant mais désormais utopique: la société des loisirs. Les oeuvres présentées, loin d’être provocantes, jouent malheureusement autour du sujet sans trop de profondeur.

L’expo de cet été au Centre Saidye-Bronfman aurait très bien pu s’appeler Paradis perdu ou Paradis insaisissables, si ces titres n’avaient déjà été pris récemment (aux Musées des beaux-arts de Montréal et d’Ottawa). Car Oasis – peu adéquat pour désigner cette présentation – fait réfléchir sur l’héritage du rêve de la société des loisirs; celle promise dans l’après-Seconde Guerre mondiale, lors des 30 glorieuses, décennies de prospérité qui se sont achevées par une crise économique et un taux de chômage qui en a laissé plus d’un définitivement oisif…

Le spectateur pourrait donc s’attendre à une critique de cette utopie et, bien sûr, à l’élaboration d’un modèle de vie alternatif de la part des artistes contemporains choisis pour l’événement. Mais non… Finalement, nous dit le communiqué de presse, cette expo "fait un pied à nez à la demande constante de productivité et d’efficacité de notre société" pour célébrer "le loisir, la trivialité et autres occupations d’une journée paresseuse"! On est loin d’une réappropriation du corps à la Orlan, ou de l’économie libidinale tordue des pratiques sadomasos chez Mapplethorpe.

Jeux de dupes
Et c’est là que le bât blesse. La création artistique, depuis la modernité, a voulu échapper aux notions de rendement mais aussi de dilettantisme et d’esthétisme – l’artiste n’est ni un artisan qui produit des objets en série, ni un élégant oisif paresseux et bon à rien – et se trouve à nouveau prisonnière de cette opposition travail/loisir: voilà qui pose problème. Le loisible, ce n’est pas l’interdit, c’est ce qui est permis. Ce n’est donc pas un espace réel de contestation et de révolte, mais une aire de liberté limitée, aménagée et contrôlée par le pouvoir. Une concession.

Et ce n’est pas la figure de l’ironie, tant à la mode dans l’art actuel, qui pourra vraiment constituer une critique réelle de ce modèle, même pour les meilleures pièces de l’expo.

La vidéo Prime Cuts de Paul Wong, réalisée en 1981, est à cet égard exemplaire. On y voit une jeunesse yuppie, bronzée et fêtarde otage de son rêve de bonheur à tout prix. Une belle caricature. Cela fait penser aux dernières scènes du clip Let’s Get Physical d’Olivia Newton-John, où des hommes aux corps d’athlètes s’entraînent gaiement. Caustique, mais n’offrant pas un mode de vie alternatif.

Notons aussi la vidéo très réussie de Pascal Grandmaison et Patrick Pellerin, composée de cinq petites scènes de la vie quotidienne. Là encore, une jeunesse qui paraît tout avoir ou presque est l’objet d’un regard critique. Ces jeunes gens semblent s’emmerder – on excusera ce mot, mais il convient ici parfaitement – royalement dans la vie! Cela est de plus visuellement très fort, et interroge adéquatement la culture du bonheur proposée par le monde de la mode et de la musique branchée. Ce qui n’est pas le cas de la bande sonore élaborée pour l’expo par Kevin Ei-ichi deForest, qui se compose d’un simple montage de musiques de Gainsbourg, Radiohead, Daft Punk… Totalement in!

Heureusement que l’artiste d’origine australienne Traccey Moffat nous propose une vision totalement déstabilisante et perverse du temps non productif. Le visiteur pourra se rincer l’oeil durant 28 minutes avec sa vidéo Heaven, datant de 97. Du pur plaisir. Moffat – qui a dit que l’art était une forme de thérapie et que si elle ne faisait pas des photos ou des films, elle serait certainement en train de taillader les pneus des voitures dans la rue avec un couteau de boucher (sic) – propose ici une poursuite originale à l’aide de sa caméra vidéo. Elle tente de filmer des surfeurs en train de changer de vêtements dans des parkings au bord de la plage; au début elle s’y prend avec circonspection et avec un timide voyeurisme, pour finalement y aller carrément dans l’agression et arracher des hanches d’un jeune homme la serviette de plage cachant ses fesses rebondies. Une manière de tuer le temps qui a le mérite d’être inhabituelle…

Une première expo à moitié aboutie pour la nouvelle directrice de cette galerie, Sylvie Gilbert, qui pour l’occasion s’est adjoint les services de François Dion et de Nelson Henricks.

Dans le cadre de cette expo, notons deux événements gratuits: le jeudi 16 août, de 18 h à 20 h, Lance Blomgren et Yvette Poorter procéderont au lancement du livre d’artistes Oasis au Centre des arts Saidye-Bronfman; le jeudi 23 août, le duo britannique lone Twin, formé de Gregg Whelan et de Gary Winters, livrera une performance Ghost Dance (une danse en ligne de 12 heures!), de midi à minuit, au 4848, boul. Saint-Laurent.

Jusqu’au 26 août
Centre Saidye-Bronfman
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