Shirin Neshat : La voix humaine
L’oeuvre de SHIRIN NESHAT n’offre pas d’explications quant au pourquoi des actes de barbarie qui ont eu lieu. Ses vidéos sont plus une évocation d’un monde de souvenirs, d’une mémoire de l’enfance, que le contenu d’un reportage ou d’un commentaire général et politique sur la culture musulmane.
Commençons par une mise en garde. Il serait réducteur de considérer l’expo de l’artiste d’origine iranienne Shirin Neshat, qui vient de débuter au Musée d’art contemporain, à la lumière des événements terroristes qui se sont produits le mois dernier. Ce serait passer à côté du réel propos qui s’y énonce. Il ne faudrait pas amalgamer rapidement les questions que l’Occident se pose publiquement, un peu tard, ces jours-ci sur le monde musulman, le post-colonialisme ou les politiques américaines au Moyen-Orient, avec celles que l’artiste énonce par rapport à sa culture et à son histoire personnelle. L’oeuvre de Neshat n’offre pas – malheureusement, a-t-on envie de dire – d’explications quant au pourquoi des actes de barbarie qui ont eu lieu, ni même quant aux positions des religieux extrémistes. Le visiteur qui cherchera une telle lecture sortira déçu du MAC.
Certes, dans les vidéos de Neshat, le spectateur pourra voir d’une part des cohortes de femmes en tchador noir, couvertes des pieds à la tête; et, d’autre part, des hommes barbus tous vêtus des mêmes vêtements: l’un et l’autre de ces mondes se faisant littéralement face, leurs projections vidéo les montrant même sur des écrans opposés. S’y lit très clairement un pouvoir masculin parfois violent, un monde patriarcal où les femmes sont dominées et exclues. Mais dans l’histoire de l’Humanité une telle attitude n’a pas été, loin de là, le fait de la culture musulmane…
Et puis, il ne faudrait pas en profiter pour confondre tous les musulmans. "Les Iraniens, par exemple, ne sont pas des Arabes", souligne Neshat. Et le monde musulman n’est pas monolithique… "Dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre, j’avais aussi très peur d’une telle généralisation, pour mes amis vivant en Amérique et qui ont des traits physiques typés, qui ont l’air à l’évidence musulmans… Je ne voulais pas les laisser sortir seuls dans la rue par peur de représailles. J’avais même aussi peur de ma propre image."
Dans les vidéos de Neshat, il y a plus qu’une dénonciation de ces rapports de force entre hommes et femmes dans la culture musulmane, ou du pouvoir des extrémistes. Et même si cela lui a certes valu en 1999 d’être déclarée persona non grata par le gouvernement iranien, ce n’est qu’une vision de son travail.
Son univers visuel est plus une évocation d’un monde de souvenirs, d’une mémoire presque de l’enfance, que celui d’un reportage ou d’un commentaire général et explicitement politique sur la culture musulmane. Comme preuve, signalons la présence dans Passage d’une petite fille mimant les gestes de femmes en train de creuser une tombe, ou bien ce vieux poste de radio qu’écoute cette femme dans Pulse… De plus, il y a constamment dans ses vidéos une atmosphère onirique qui décolle toujours le propos de la réalité.
Si politique il y a ici, il passe à l’évidence par le domaine du privé, du personnel: "La raison pour laquelle j’ai commencé à faire de l’art provient du fait que je voulais me réconcilier avec mon pays", raconte l’artiste. "Chaque fois que je revenais d’un séjour là-bas tout semblait s’arrêter. Grâce à l’art, mes liens avec ma patrie et mon passé se poursuivaient et évoluaient, bien que moi et mon pays changions et nous développions chacun de notre côté." Son travail est donc plus une forme de réappropriation de sa propre histoire, comme une psychanalyse pourrait le permettre.
Mais cette artiste qui vit à New York depuis 1974 ajoute dans la foulée: "Mon art est peut-être cependant une manière d’amorcer une discussion et un débat sur la culture musulmane." Et cela, ne serait-ce qu’en nous obligeant à voir ces femmes qu’habituellement on évite de trop regarder lorsqu’elles se promènent dans nos villes occidentales, comme si elles étaient interdites de regard…
Car ces femmes, elles ont une place primordiale dans l’oeuvre de Neshat. Elles semblent en possession d’un pouvoir symbolique. "Bien souvent dans les familles, en tout cas dans ma culture, ce sont les femmes qui réconcilient les individus, qui trouvent un terrain d’entente." De plus, "en Iran, il faut aussi noter que les femmes ont été très présentes au tout début de la révolution, avant d’être écartées du pouvoir. Tout comme à l’heure actuelle les interventions les plus controversées, par exemple dans le domaine du cinéma, viennent des femmes.
"Des réalisatrices comme Rakhshan Bani Etemad, avec son film Under the Skin of City, ou Tahmineh Milani mettent toutes deux directement leur tête sur le billot en critiquant si ouvertement le gouvernement. Cette dernière a été d’ailleurs arrêtée il y a quelques jours à la suite de la sortie de son film intitulé The Hidden Half, dans lequel elle montre l’injustice que doit subir une femme au lendemain de la révolution islamique de 1979." Elle ajoute que "les femmes sont souvent très courageuses dans les révolutions". On pense bien sûr à ces mères qui, au Chili, après le coup d’état de Pinochet réclamaient tous les jours sur la place publique leurs enfants disparus…
En fait, l’oeuvre de Neshat porte sur un retournement de situation. Il ne s’agit pas de dénoncer de l’extérieur la violence faite aux femmes, mais de tenter l’impossible en montrant de l’intérieur et à partir d’une remémorisation – qui trouve ses sources dans une histoire personnelle – le pouvoir encore possible de ces femmes dans la culture musulmane. Par leurs chants (dans Turbulent), par leurs cris (dans Rapture), elles semblent dire comment elles ne se tairont pas. Voilà pourquoi il faut aller absolument entendre l’espoir de ces voix au MAC.
Jusqu’au 13 janvier
Musée d’art contemporain
Le labyrinthe des images
Il ne vous reste plus que jusqu’à samedi pour aller voir l’expo Parfum de lumière de Serge Clément à la Galerie Simon Blais. L’artiste y propose une série de riches – parfois somptueuses, parfois un peu précieuses – images où des imbrications de reflets et de transparences se multiplient jusqu’à défier la logique. Et ce, sans avoir recours à photoshop ou à d’autres procédés de collage ou de montage. Dans ces photos, les yeux s’égarent comme dans un miroir aux alouettes. De temps en temps, ce très malin dispositif a un je-ne-sais-quoi de nostalgique parfois très juste parfois un peu trop souligné. Heureusement toutes ces photos ne baignent pas dans cette atmosphère, telle cette superbe image prise à Hong Kong et montrant une série de petites lumières qui, comme des ampoules de Noël ou des confettis, parsèment la surface de leurs symboles de joie… Cela fait penser à cette photo de Nan Goldin – Honda Brothers with Falling Cherry Blossoms – où les pétales de fleurs sont comme des flocons de neige. L’image photo rend compte alors de l’émerveillement devant le quotidien du monde.
Jusqu’au 6 octobre
Galerie Simon Blais