Espèces d'espace : Disparition et invisibilité
Arts visuels

Espèces d’espace : Disparition et invisibilité

Nous voyons le monde comme notre oeil nous le transmet? Une expo à l’Espace Vox nous incite à réfléchir aux habitudes de notre regard et aux enjeux de pouvoir qui dirigent notre  vision.

Une de mes professeures à l’université, la sociologue de l’art Lise Lamarche, définissait, non sans malice, les sculptures publiques en disant – je cite de mémoire – que "c’est ce qu’on ne regarde pas dans une ville"… Inquiétant paradoxe. Il y aurait des moments où le regard s’absente, où on ne voit pas vraiment, comme si la fonction d’usage du monde nous entourant – nos habitudes de vie – l’emportait sur l’expérience réelle de nos sens.

À l’Espace Vox, les commissaires Chantal Grande et Marie-Josée Jean nous proposent une réflexion sur le regard et ses manques. Prenant comme point de départ la pensée de l’écrivain français Georges Perec, elles ont invité huit artistes québécois et catalans (échange culturel oblige – l’expo ira cet automne au Centre d’art contemporain de Tarragone) pour interroger le fonctionnement de notre vision ainsi que les moyens que l’art peut utiliser pour nous faire prendre conscience de ces situations d’aveuglement.

Montrer plutôt que voir
Dans Espèces d’espaces (publié en 1974), Perec a écrit de petites merveilles sur notre monde et sur notre façon de l’appréhender. Tel un martien débarquant sur la terre, il a posé un regard neuf sur notre environnement. Un exemple parmi d’autres: "On utilise généralement la page dans le sens de sa plus grande dimension. Il en va de même pour le lit. Le lit (ou, si l’on préfère, le page) est un espace rectangulaire, plus long que large, dans lequel, ou sur lequel, on se couche communément dans le sens de la longueur."

En exergue au texte de présentation de l’expo à Vox, Jean et Grande ont placé un autre extrait du livre de Perec. Il y décrit d’une manière lapidaire la fonction de l’art: "J’ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu’il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j’oublie aussi le tableau." Fonction décorative, de remplissage, des images. Mais aussi fonction sociale et ostentatoire de l’art qui très souvent sert plus à montrer un statut social qu’un réel amour esthétique. Phénomène que nous connaissons tous avec les posters des impressionnistes accrochés sur nos murs pour montrer que nous aussi, nous participons à cet univers pas très cultivé qui se nomme le culturel…

C’est donc une invitation à regarder à nouveau – à vraiment voir – que Vox nous offre. Mais comment décaper le regard?

Amblyopie et recouvrement de la vue
Parmi les pièces proposées par Jocelyne Alloucherie, Jordi Colomer, Anna Ferrer, Xavier Ribas et les autres, que retenir?

Nicolas Baier ouvre le bal avec dès l’entrée de la galerie une installation photo digne de ses jeux d’enfants, de ses Chercher l’erreur si connus. Il a placé sur les deux côtés d’un mur le même Babillard, amoncellement de photos et de pense-bêtes. Mêmes images, mêmes textes? Pas tout à fait. D’un côté ce sont les vrais, de l’autre c’est une image photo qui les représente. Si ce n’était que de cela, cette oeuvre serait une énième monstration du pouvoir d’illusion des images. Mais il y a plus. Baier a inséré de petites différences entre les deux panneaux et il nous oblige à bien regarder les constituantes de son univers. Photos personnelles de lui et de son frère, images d’amis, cartes postales et cartes d’identité sont là offertes à notre regard. Et cette insistance de l’artiste semble nous dire comment il faut voir la photo comme étant avant tout l’énonciation de liens entre les êtres, de restes de rencontres et d’échanges plutôt que comme des images à simplement savourer du regard. Autre paradoxe.

L’oeuvre de Claire Savoie me semble elle aussi très pertinente. L’artiste a réalisé pour l’occasion une nouvelle version d’une pièce qu’elle avait montée à la Galerie Circa en 2001. Dans sa vidéo, ses mains caressent à tâtons, comme une aveugle pourrait le faire, les murs de la Galerie Vox. Elle souligne ainsi l’espace de monstration artistique comme n’étant jamais neutre même s’il est souvent oublié par le spectateur. Dans le même type d’idée, l’oeuvre de Perejaume montre un homme, nouveau paysagiste, qui en pleine nature construit une sorte de cube blanc, double de l’espace de la galerie.

Très réussie est aussi la pièce d’Alain Paiement, même si le dispositif n’est pas une grande nouveauté dans la démarche de l’artiste. Dans une immense photo, une réserve – sorte de dépôt de documents – restera un mystère pour nous, ses volumes, derrière une grille, n’étant visibles que par leur tranche. Si on ne voit pas toujours le monde les yeux grands ouverts, c’est que l’aliénation de nos êtres est un processus assez courant. Il fut une époque où des livres étaient à l’index, de nos jours malgré tout ce que l’on peut croire – et l’invasion de l’Irak nous l’a démontré encore – la désinformation (ou le simple contrôle d’informations) est toujours monnaie courante.

Jusqu’au 17 août

À l’Espace Vox

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