

Eric Walker : Rêves déraillés
Teintée de nostalgie et d’un brin d’humour, l’œuvre d’ERIC WALKER nous offre l’écho d’une modernité chargée de promesses attendues, mais jamais venues.
Suzanne Richard
Artiste d’Ottawa originaire d’Halifax, Walker a exposé ses œuvres au Canada, en Pologne, à Mexico, à Amsterdam, à Tokyo, etc. Il a fait ses études au Nova Scotia College of Art and Design et possède maintenant plus de 20 ans de pratique. L’exposition Here and Gone/Là mais disparus présente des assemblages dignes d’un travail de moine aux mains de fée, chacun étant construit à partir de nombreuses petites bandes et formes géométriques diverses, découpées dans du métal coloré ou du bois peint, puis fixées par de petits clous. À cela sont ajoutés divers objets trouvés ou récupérés que l’artiste assemble de mémoire en une copie conforme, ou du moins correspondant à l’idée que l’on se fait des choses. Les moyens de transport canadiens, tels les trains, les voies ferrées et les bateaux, ainsi que la carte géographique urbaine et les télécommunications constituent principalement le vocabulaire autour duquel l’artiste élabore son œuvre complexe, débouchant sur plusieurs niveaux de lecture. Le travail de Walker use de couleurs en aplat et comporte des jeux formels, mais aussi conceptuels, d’où naissent un dialogue autour d’intérêts culturels, c’est-à-dire de la culture matérielle de la modernité, et une soudaine ouverture symbolique sur le plan national. En ce sens, l’un des trains, formé de plusieurs wagons et occupant presque deux murs, porte plusieurs insignes suggérant le rapport de force économique entre les diverses collectivités. Par exemple, dans le cas de certains trains, des vues en coupe laissent voir l’intérieur, où des pièces de monnaie, entre autres, forment une partie de la mécanique et du roulement quotidien…
Le travail de Walker est documentaire et mnémonique, c’est-à-dire qu’il agit pour enclencher la mémoire. S’inspirant de l’histoire canadienne, en particulier de celle des Maritimes, l’artiste rappelle, par l’emploi de l’iconographie de la modernité, des faits politiques et sociaux propres au Canada, plutôt que de présenter l’histoire de manière linéaire. Le train, bien qu’aujourd’hui plus délaissé que jamais, aura néanmoins permis d’unifier le Canada, de créer des réseaux d’échanges, de développer des liens avec l’extérieur… Mais, bien évidemment, il rappelle aujourd’hui les déceptions liées aux utopies de la modernité, du mythe du progrès… Un des aspects intéressants est ce contraste entre le véhicule de transport, donc de mouvement, et le lieu fixe dans lequel il est souvent représenté. Les véhicules étant placés dans un contexte d’arrêt temporaire, soit à la gare ou au port, l’attente du départ imminent plane dans l’air. La présence du train à la gare implique l’"éphémérité" du moment, alors que le titre de l’exposition apporte lui-même cette notion de transitoire. Là mais disparus évoque inévitablement le va-et-vient de la mouvance sociale, parsemée de brefs arrêts, mais aussi la quasi-disparition du train de notre paysage actuel.
Les œuvres de l’artiste sauront bien vous parler d’elles-mêmes… À condition bien sûr de les regarder à fond. Car dans chacune d’elles se cachent des vestiges du déraillement, raconteurs d’une histoire déjà passée.
Jusqu’au 30 mai
À la Galerie d’art d’Ottawa
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