

Peter Gnass : Coupez!
Depuis 40 ans, Peter Gnass élabore une démarche originale qui tente de trancher sur le ronron social. Une mini-rétrospective permet d’en comprendre plusieurs enjeux.
Nicolas Mavrikakis
Il faut tout le temps couper. On a déjà pas mal coupé et ce qui ne l’est pas encore le sera: États-Unis coupés en deux; Cisjordanie coupée par un mur de six mètres de haut; emplois coupés; politiciens coupés de la réalité; budget de l’État qui doit être continuellement recoupé (bel euphémisme, le mot amputé étant souvent plus juste, comme dans le cas cette année des "réductions" du budget du Régime d’aide financière aux études); coupe sauvage ou à blanc; coupe-faim pour ne pas grossir; automobilistes enragés qui nous coupent la route pour un oui ou un non… La coupe n’est-elle pas pleine? La coupure serait-elle le mot-clé de notre époque? On regrette les slogans anciens, les "peace and love" ou les "liberté, égalité, fraternité" d’époques lointaines.
Que répondre à ces coupures généralisées? Faudrait-il Couper/Coller? Non, ce ne sont pas seulement des fonctions du logiciel Word, mais aussi le titre de l’expo de Peter Gnass à la Galerie de l’UQÀM. Depuis plus de 40 ans, celui-ci poursuit dans ses photos, sculptures et installations une réflexion sur l’espace qui interpelle les notions de fragmentation et de morcellement, mais aussi d’assemblage et de juxtaposition.
Les œuvres de Gnass donnent souvent l’impression d’être encore en chantier, en mutation, arrêtées comme en cours d’étape, ou bien en démolition ou reconstruction. Telle cette colonne en plein milieu de la galerie, qui semble avoir été attaquée par l’artiste, fragilisée à sa base. Des gravats jonchent d’ailleurs le sol comme si Gnass s’attaquait aux structures de l’institution. "Il faut couper, alors coupons…", semble-t-il nous dire. Sur le mur adjacent, le mot "CUT" se détache en grosses lettres de bois comme un slogan publicitaire, comme si la coupure devenait la chose in à faire.
Parfois, Gnass a aussi envie de faire tout éclater. À plusieurs reprises, il a réalisé des œuvres plus explicitement contestataires. Tel cet Hommage au Conseil des Arts du Canada (1970) constitué d’une fausse bombe. Gnass voulait ainsi protester contre la (trop petite) part réservée aux artistes québécois dans les attributions de cet organisme fédéral. Car Gnass est un artiste qui n’a pas hésité à s’engager dans plusieurs débats (entre autres celui des droits d’auteurs et du respect de la propriété intellectuelle). En ces temps de virage à droite, un regard à gauche comme celui-ci me semble bien pertinent.
Cette petite rétrospective, montée par les commissaires Louise Déry et Jocelyne Fortin, permettra au public de redécouvrir un artiste maintenant un peu méconnu, mais qui a fait les beaux jours de l’art québécois des années 1960, 1970 et 1980. Gnass a participé au développement de l’art public au Québec, entre autres, avec ses murales de la station de métro Lasalle (1978) et du Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts (1967), mais aussi avec sa fontaine au parc Viger (1984) ou sa sculpture Topolog (1972) dans l’édifice de Radio-Canada… Un travail sur l’interstice social.
Jusqu’au 27 novembre
À la Galerie de l’UQÀM
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