

Clara Gutsche : Musique de chambre
Les Paysages habités de Clara Gutsche vont à l’essentiel. Un sujet, une photographe et une caméra.
Nathalie Côté
Clara Gutsche
pratique la photographie comme cela se fait de plus en plus rarement. Rarement aussi a-t-on vu des photographies se défendre si bien dans l’espace européen de Vu. Aux murs: une quinzaine de tirages couleur tout à fait classiques, même la série imprimée au jet d’encre. On se demande bien pourquoi on irait chercher ailleurs quand tout est là: la qualité exceptionnelle des tirages, une abondance de détails dans les images, la justesse absolue des cadrages. Bref, de la prise de vue à l’impression, ce sont ce qu’on peut appeler des photographies d’auteure. "Les photographies des chambres vides, explique l’artiste, ce sont aussi des portraits des gens." Leur absence n’est en effet qu’apparente. Chaque chambre est différente et d’une individualité indéniable. Elles ont été croquées à Arles, Paris, Saint-Denis de Kamouraska et Montréal. En parallèle à cette série d’espaces intimes, quelques paysages: des déserts où "les humains sont mis en relation avec des espaces plus vastes", précise la photographe. Que ce soit une chambre ou un désert, Clara Gutsche se place de la même manière derrière la caméra: juste au centre. "Partout le temps y est suspendu", écrit Christine Martel. En effet.
Chez Clara Gutsche, la photographie est envisagée d’abord dans son humble dessein de documenter le réel. Viennent ensuite les idées de séries et un désir de saisir dans leur essence les lieux qu’elle photographie. La Montréalaise originaire du Missouri a de l’expérience: 30 ans de pratique photographique et d’enseignement. Dans les années 90, elle s’introduit dans un couvent de religieuses et en fait un reportage photographique qui prend des allures de récit poétique. C’est dans les années 70 qu’elle s’est fait connaître avec une série de portraits des habitants de Milton Park, un quartier de Montréal dont les logements allaient être démolis. Elle avait alors photographié les gens dans leurs appartements, conservant à jamais un souvenir de la vie dans leurs maisons vouées à la disparition. Dans les années 80, elle a photographié des espaces industriels désertés. Puis, il y a eu ce fameux reportage sur les religieuses, une superbe série abondamment diffusée ici et à l’étranger. Plus récemment, elle s’est intéressée aux collégiens, à leurs dortoirs. Puis aux chambres. Ces espaces intimes où n’entre pas facilement une photographe… Et pourtant.
Les photos! Elles sont partout, utilitaires, essentielles; témoins, traces, souvenirs. Elles sont des dizaines dans le journal du matin, autant dans celui que vous tenez. Cependant, devant celles de Clara Gutsche, il se passe quelque chose d’un autre ordre. Elles sont intelligibles et pourtant si mystérieuses. Tant et tant que tout cela donne envie de réfléchir encore à la photographie et même de risquer un saut dans le temps! Je m’autorise d’ailleurs à l’instant à remonter presque aussi loin que l’invention de la photographie, enjambant le XXe siècle d’un pas aussi intrépide que géant pour écouter les étranges et visionnaires craintes de Baudelaire, écrivant en 1859 à propos des premières photographies exposées au Salon (la fameuse exposition annuelle parisienne): "Est-il permis de supposer qu’un peuple dont les yeux s’accoutument à considérer les résultats d’une science matérielle comme les produits du beau n’a pas singulièrement, au bout d’un certain temps, diminué la faculté de juger et de sentir ce qu’il y a de plus éthéré et de plus immatériel?" Rassurez-vous, monsieur Baudelaire: nous nous y exerçons!
Jusqu’au 20 mars
Chez Vu
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BLOC-NOTES
Kneubühler chez Vu
Ivan Binet chez Esthésio
Alors que le travail sériel chez Clara Gutsche est générateur de rythme et porteur de sens, chez Kneubühler (qui expose aussi chez Vu) et chez Ivan Binet (à la galerie Esthésio), cela nous apparaît davantage comme une répétition du même. Thomas Kneubühler a photographié des édifices à bureaux vides. Le tout repris suffisamment de fois pour couvrir les quatre cimaises de la grande galerie, nous laissant dans une rare indifférence. La froideur du sujet et du traitement y est sans doute pour quelque chose, à moins que cette "urbanité" ne vous interpelle. Ce qui n’est pas impossible! Quant aux photographies d’Ivan Binet chez Esthésio, l’ensemble est plus de l’ordre de la variation que de la série. En outre, il a réservé aux monticules de neige un traitement sensuel à souhait. Et il faut reconnaître que le photographe a bravé l’hiver pour se rendre jusqu’aux ruisseaux gelés… Chez Esthésio et chez Vu. Jusqu’au 20 mars.
Vernissages…
Le jeudi 3 mars dès 17 h au Lieu: inauguration de l’installation de Mohamed El Baz.
Le vendredi 4 mars à 20 h à l’Oil de poisson: Holly Ward et Christian Messier.