

Geneviève Cadieux : Force de la nature
Geneviève Cadieux nous parle avec justesse de l’hiver, de la mort et du temps présent.
Nicolas Mavrikakis
Photo : Geneviève Cadieux
Voilà un pan du travail de Geneviève Cadieux que j’apprécie fortement. Lorsque cette photographe insiste davantage sur la texture des choses, mais aussi des matériaux (la photographie ou même la gravure, pour un cas dans cette expo), je suis totalement attentif à sa production, touché par la présence de ses images. Elle arrive ainsi à éviter un certain maniérisme (entre autres, des poses) que j’apprécie malheureusement beaucoup moins dans sa production et qui était encore là lors de sa dernière expo chez Blouin, il y a deux ans. Les attitudes sophistiquées (même dans la douleur) des individus montrés par Cadieux me paraissent très souvent factices et même comme des signes d’appartenance à une classe sociale très "lookée" (reproche que je fais aussi à certains personnages montrés par Pascal Grandmaison). Dans cette expo-ci, le narratif est mis en suspens d’une façon plus subtile et les tensions du temps présent sont soulignées avec moins d’artifice. Deux des pièces de cette présentation me semblent même de la trempe de Tears (que Cadieux a créée en 1995), photo presque abstraite, gros plan sur de la neige tombante.
Commençons par cette image intitulée Blind. Dans la petite salle chez Blouin, le visiteur pourra voir (mais est-ce totalement le bon mot?), percevoir, entrapercevoir, ressentir (devrais-je dire) un paysage d’hiver. Entre le premier plan, montrant la terre couverte de neige où pointent encore quelques brindilles et touffes d’herbe, et, un peu plus loin, la glace du fleuve Saint-Laurent, et puis l’air glacé qui occupe toute la surface de l’image et en particulier son aire supérieure, les limites sont superbement brouillées. Le regardeur ne sait plus ce qu’il voit. Il a même du mal à cerner la présence d’une île en arrière-plan qui se découvre lentement. Cadieux nous fait ressentir le temps du regard.
Très sentie aussi est la photo-lithogravure Métis, montrant à voir de pâles pissenlits fanés presque évanescents. Une œuvre qui est comme un pendant aux célèbres fleurs de Warhol. Ici, les couleurs vivantes du Flower Power ont été remplacées par des tons de gris et par une ode à la vie dans la mort. Les aigrettes en sphère des pissenlits semblent sur le point de s’envoler, de se disséminer au moindre vent. L’image reproduite à l’image de la nature se reproduisant.
Moins forte me semble la photo Mind, double point de vue légèrement décalé d’un même paysage. Cadieux a déjà réalisé des photos avec ce procédé (entre autres pour la pièce Pour un oui pour un non en 2000) qui me fait penser aux images stéréoscopiques du 19e siècle, système maintes fois réutilisé depuis. Le sentiment de solitude de Blind me semble ici contrecarré par la présence double de ces images.
Bien plus percutante est cette œuvre composée de trois néons et qui fait référence (beau hasard) à la pièce de Dan Flavin présentée dans l’expo sur le minimalisme qui vient de s’achever à la Galerie Leonard et Bina Ellen de l’Université Concordia. Mais les néons de Cadieux sont plus fins, plus raffinés, moins bruts, moins industriels que ceux de Flavin. Ils sont comme des glaçons et dégagent une froideur élégante. Une version plus branchée du minimalisme mais qui trouve un supplément de sens dans sa proximité avec les autres œuvres.
Une expo qui parle de la mort, de la solitude, mais aussi de recueillement et d’attention au temps présent.
Jusqu’au 26 mars
À la Galerie René Blouin
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