

Jeff Ladouceur : Elephant man
Jeff Ladouceur, véritable OVNI dans les mondes de la BD et de l’art contemporain, nous revient avec un deuxième livre, Schmo. Prodigieux voyage.
Aurore Lehmann
Entrer dans le monde de Jeff Ladouceur, c’est un peu perdre pied, accepter l’évidente proximité d’un monde où les humains désarmés et en culottes courtes feraient corps avec un bestiaire étrange: lapins sans visage, lunes souriantes, nuages bouffis hésitant entre ciel et terre, pieuvres éventrées laissant glisser de leurs entrailles toute une armée de petits éléphants. Accepter aussi une nouvelle forme de littérature, graphique, qui ne répond ni aux normes de la bande dessinée ni à celles de l’illustration, et qui commence tout juste à s’immiscer dans les arcanes bien gardées de l’art contemporain.
Originaire de la Colombie-Britannique, Jeff Ladouceur n’a de cesse de revenir sur ses traces avec, à chacune de ses apparitions, un peu plus de cette frêle mélancolie qui sied si bien aux poètes. C’est sans doute ce qui lui vaut d’être publié par la maison d’édition montréalaise L’Oie de Cravan, spécialisée dans le langage poétique. Trois ans après Ebola, premier ouvrage très remarqué, nous arrive donc Schmo, recueil de dessins exposés à New York et d’ores et déjà (presque) tous vendus, qui vient confirmer avec force l’évident modernisme de l’artiste et le caractère unique de son œuvre.
Inspiré, Jeff Ladouceur se tient en fragile équilibre entre le langage contemporain des graffitis de la rue et l’application rigoureuse des artisans des premiers dessins animés américains. Il emprunte à ces derniers, de manière quasi obsessionnelle, le souci du détail ainsi que la rondeur bien particulière des traits. La matière molle dont semblent être faits ses personnages, leurs membres exagérément allongés qui se tordent et s’entremêlent, et la présence, çà et là, de mains gantées comme celles de Mickey rappellent un peu la grâce d’un monde qui a conscience de l’imminence de sa propre disparition.
Bien que les dessins, toujours exécutés à la plume et à l’encre noire, revêtent l’apparence de la naïveté, ils dévoilent une infinie patience qui n’a rien de futile. À l’image de ces bras mille fois tordus devenus, à force de nœuds, des entités à part entière, Jeff Ladouceur semble vouloir nous entraîner avec (ou malgré?) lui bien au-delà de notre perception du monde.
Schmo
de Jeff Ladouceur
Éd. L’Oie de cravan, 2005