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Denys 1er : Le roi déçu
Arts visuels

Denys 1er : Le roi déçu

Avec un livre signé Hervé Fischer et une exposition qui lui est consacrée à La Pulperie de Chicoutimi, les projecteurs seront tournés vers Denys Tremblay au cours des prochains mois… Toute la lumière sur un roi déçu.

Après le déluge qui avait semé la dévastation partout au Saguenay en 1995, le village de L’Anse-Saint-Jean était frappé par un état de torpeur: dettes importantes, exode des jeunes, morosité économique. La situation était à ce point désastreuse qu’elle demandait un traitement-choc. La solution? D’abord, l’idée d’une immense fresque végétale représentant saint Jean-Baptiste, projet mieux connu sous le nom de Saint-Jean-du-Millénaire. Et pour rassembler le million de dollars nécessaires pour la réalisation de cette fresque, un coup d’État populaire, inusité, porté par l’imaginaire. Conviés aux urnes, les Anjeannois élisaient le premier roi municipal d’Amérique, Denys 1er de L’Anse. C’était le 21 janvier 1997.

Pas de temps à perdre. Six mois plus tard, le couronnement du nouveau monarque attirait des milliers de personnes dans la petite localité, avec parmi eux, des journalistes venus du monde entier – dont des représentants du Japon, de la Grande-Bretagne, de la Russie. Dès lors, peu importait ce qui allait survenir, L’Anse-Saint-Jean avait trouvé sa spécificité.

UN ROI, VOUS DITES?

"Comment cela a-t-il pu se produire?" C’est cette question qui est à l’origine du livre écrit par Hervé Fischer, Un roi américain, qui s’applique à reconsidérer l’itinéraire de l’artiste-roi, Denys Tremblay. "J’espère que mon livre et l’exposition qui aura lieu à La Pulperie permettront d’en mesurer le sérieux autant que l’audace, la méthodologie pragmatique réaliste et extrêmement rigoureuse, aussi bien que l’émotion et la sensibilité que ça a pu catalyser."

Car de l’émotion, il y en a eu. Devant la pression populaire, et se voyant incapable de rassembler les sommes nécessaires à l’aménagement de la fresque végétale, le souverain aura finalement abdiqué après un règne historique de trois ans. Fischer montre d’ailleurs du doigt les médias pour expliquer le fiasco, parlant même dans son livre de manipulateurs d’opinion, citant au passage les Louis Champagne et compagnie qui auraient entrepris à l’époque "une campagne de dénigrement systématique contre le projet royal". En conférence de presse pour le lancement de son volume, l’auteur expliquait: "Si un événement n’est pas médiatique, ce n’en est pas un. Ce sont les médias qui font les événements."

REALLY-MADE

Avec l’abdication de Denys 1er, le projet de fresque végétale a dû être mis sur les tablettes. Mais les efforts de Denys Tremblay se sont-ils pour autant soldés par un échec? On parle tout de même d’un artiste qui a réussi à devenir souverain par la volonté populaire: ça s’est RÉELLEMENT produit. Tremblay sera toujours "celui qui a été roi de L’Anse". Et L’Anse-Saint-Jean pourra continuer de se vanter d’avoir été la première bourgade à se doter d’une monarchie municipale en Amérique. Aujourd’hui, un livre et une exposition sont consacrés au phénomène. Ce n’est pas rien.

Ce qui rend ce travail si difficile à cerner, c’est le caractère hors norme de la démarche artistique de Denys Tremblay. Pour Fischer, il s’agit ni plus ni moins d’une nouvelle forme d’art, le really-made (concept d’ailleurs proposé par Tremblay dans sa thèse de doctorat déposée à l’Université Paris 8). À l’opposé du ready-made de Marcel Duchamp, pour qui les objets du réel pouvaient devenir oeuvres d’art à condition d’être endossés par un artiste ou une institution, le really-made implique que l’acte artistique soit introduit dans le quotidien, influence le réel. En d’autres mots, que l’art "se réalise", au sens anglais du terme. Dans cette optique, Denys Tremblay n’a jamais imposé son projet: il s’est fait élire par des citoyens dans un cadre légal pour devenir un roi véritable. De plus, cet acte d’abord artistique a eu – et pourrait avoir encore – une incidence économique et politique en s’inscrivant dans l’histoire et en contribuant à ce que Fischer appelle "le Québec imaginaire".

L’HERITAGE D’UN ROI

Que reste-t-il de ce règne de trois ans? Dans le petit village de L’Anse-Saint-Jean, des touristes s’en informent encore souvent. Pour Hervé Fischer, l’oeuvre d’art subsiste, bien au-delà de l’abdication du roi. "On a affaire, avec la démarche de Denys Tremblay, à un événement majeur de l’histoire de l’art. Il faut un peu de temps. Parce qu’il faut laisser du temps à l’histoire pour qu’elle s’écrive."

Même dans le réel, son travail pourrait avoir encore un effet. "Un really-made, il faut que ce soit une transaction continue et exemplaire entre l’art et le réel. C’est éternel", expliquera Denys Tremblay en entrevue. Mais pourrait-il redevenir roi? "Je ne crois pas. Ça prendrait un miracle. Et les miracles, ça se produit quand les gens croient." Pour ce qui est de la fresque de Saint-Jean-du-Millénaire, Fischer est optimiste: "Moi, je suis prêt à parier un 100 $ que la fresque se réalisera un jour parce que c’est un projet trop intelligent pour que des gens rationnels n’y donnent pas suite." L’avenir saura le dire.

Un roi américain, VLB éditeur, 2009, 216 p.

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