Dismaland : Tristement amusant
Arts visuels

Dismaland : Tristement amusant

Les habitants de Weston-super-Mare étaient loin de se douter que leur tranquille ville balnéaire allait être le théâtre d’un des plus grands projets de Banksy à ce jour, caché derrière un air de simple tournage.

L’artiste de rue de renommée internationale, Banksy, originaire de Bristol, y est souvent venu faire trempette lorsqu’il était enfant. L’ancien Tropicana, site en bord de plage contenant une immense piscine extérieure fut ouvert en 1937 et fermé en 2000. L’endroit abandonné et décrépi semblait alors tout indiqué pour le parc d’attractions le plus inquiétant de la planète.

Arrivés sur les lieux, les impatients sont divisés en deux files. Une première pour les chanceux qui ont réussi à mettre la main sur des billets en ligne et une autre, celle des optimistes qui tentent leur chance avec des places limitées offertes pour la journée même. J’avais gagné mon pari et faisais partie de celle des élus, après avoir scruté, de façon quasi journalière, les détails de la vente des billets sur leur site internet. Ceux-ci s’envolaient très vite et le fort achalandage sur le web rendait la tâche encore plus ardue, mais oui monsieur, j’avais réussi!

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Devanture du parc. Crédit: Maude Beaupré

Pendant l’attente, je scrute la faune. On y voit des gens de tous les âges. En passant par des écoliers prépubères, de jeunes parents et leur armée de poussettes, des yuppies dans la soixantaine, des excentriques qui viennent de loin ou encore, des locaux qui semblent vouloir expliquer à leurs pairs ce qui fait bourdonner leur ville depuis quelque temps. En fait, la foule ne diffère pas tant de celle qu’on pourrait côtoyer à Disneyland, muse malgré elle, de Dismaland.

Tel qu’écrit sur le site du parc, «interdiction aux crayons marqueurs, à la peinture en aérosol, aux couteaux pointus et aux représentants légaux de la corporation Walt Disney».  Nous découvrirons tous assez vite qu’on est loin du conte de fées que nous propose ce cher Walt.

Après une fouille sommaire et trente minutes d’attente, on entre enfin dans l’univers de Banksy. Précision: c’est lui qui orchestre l’évènement, mais à ses côtés, une cinquantaine d’artistes venus d’un peu partout sur le globe ont créé ensemble l’exposition.

Le premier contact dans l’antre de l’inquiétant nous prépare pour la suite des choses. Deux gardes de sécurité antipathiques nous attendent dans un faux point de contrôle en carton. Je m’avance avec en moi un mélange de crainte et d’excitation, avec mes lunettes de soleil au bout du nez. «Est-ce ensoleillé ici? Pourquoi tu ris?»

On nous laisse entrer, un employé distribue des dépliants incluant le plan du parc. Je tente d’en attraper un: «la patience est une vertu», lance-t-il. Il répète le coup à d’autres visiteurs, lance les dépliants de façon désinvolte pour finalement en chiffonner un et le projeter sur une dame devant lui.

Je fais la file pour acheter le programme officiel du parc. Le commis pubère dans sa petite roulotte est appuyé contre son bras et son coude repose sur le comptoir. Son visage atypique affiche un ennui profond devant la simple tâche qu’il doit accomplir. Je paye ma copie et attends le 10 pounds qu’il me doit en retour. «Je peux garder le change?», me rétorque-t-il d’une voix faible. Jamais je n’avais pensé autant trépigner d’enthousiasme devant un service aussi mauvais, le ton est lancé et j’appréhende la suite avec impatience.

La météo de la journée est digne du Royaume-Uni, le ciel est nuageux et une fine pluie intermittente fait acte de présence. Personne n’en tient rigueur, car ce climat colle tout à fait au caractère de Dismaland.

Bien que les curieux soient nombreux, on peut circuler et admirer l’endroit sans se marcher sur les pieds. Dans les haut-parleurs, une musique hawaïenne rétro, entrecoupée par des messages d’avertissement plus cyniques les uns que les autres, compose l’univers sonore. C’est un lieu de divertissement, certes, mais plus on plonge dans l’aventure, plus nos rires deviennent jaunes.

Banksy explique dans le programme qu’une visite en famille ici, c’est un brutal avertissement pour les générations futures. Le manque d’emplois intéressants, l’injustice sociale, un monde qui s’en va aveuglément vers une catastrophe climatique; la joie quoi.

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Bateau téléguidé de réfugiés, signé Banksy. Crédit: Maude Beaupré

Point central du parc, une version désenchantée du château de Cendrillon s’impose massivement dans le décor. On y entre et, comme dans tout bon parc d’attractions, on nous propose de repartir avec une photo souvenir. Sans n’avoir rien vu encore, on nous place devant un mur vert et nous demande de regarder le mur opposé en souriant. On se dirige ensuite vers l’attraction principale: «venez voir ce que c’est réellement être une princesse», nous informe le dépliant. Dans une grande pièce sombre est recréée la scène d’un accident. Des paparazzis capturent des clichés du carrosse de Cendrillon à la renverse avec la princesse inerte penchée vers l’avant. La référence au triste sort de Lady Di ne peut être plus évidente. On se dirige vers la sortie et voyons le résultat de la photo souvenir; une image de la scène figurant mon amie Sarah et moi, souriantes, à côté des paparazzis, ayant l’air tout à fait ravies d’assister à la scène. Et vlan, beau coup de gueule au voyeurisme du peuple avide de sensationnalisme!

Le pastiche du parc d’attractions se poursuit, des jeux de hasard qui se moquent de nous, des manèges peu rassurants et, toujours et encore, un service à la clientèle discutable.

Je ne peux m’empêcher de ricaner à chaque fois que je croise quelqu’un tout fier et tout souriant avec son ballon d’hélium à la main, où l’on peut lire: «I am an imbecile», créé par l’artiste David Shrigley.

Derrière une porte une belle surprise nous attend, trois grandes galeries combinées ensemble mêlent photographie, peinture, installations, sculpture et j’en passe, de Severija Inčirauskaite-Kriaunevičiene qui fait de la broderie au point de croix sur des carcasses de voiture, à Dietrich Wegner et sa cabane nuage en fibre de coton, en passant par l’impressionnante maquette géante post-apocalyptique de James Cauty.  Également à l’extérieur, un cinéma en plein air avec chaises transats colorées, propose un programme varié d’une vingtaine de courts métrages que vous pouvez visionner en ligne.

J’ai omis de vous dire que le prix d’entrée de Dismaland n’était que 5 pounds et seule cette portion de l’exposition valait certainement le triple du tarif. Ce faible coût reflète bien l’idéologie de Banksy : la démocratisation de l’art, l’accessibilité avant le profit.

Après cinq semaines d’activités, Dismaland a offert son dernier tour de piste le 27 septembre 2015. On peut lire sur le site web qu’une fois démonté, le parc offrira ses matériaux au camp de réfugiés de Calais en France, pour aider à construire des abris.

Oui Dismaland se fout de notre gueule, du 9 à 5, du rêve américain, de la bourgeoisie et du monde de consommation effréné dans lequel on sombre quotidiennement; l’autodérision n’a jamais tué personne, non? Monsieur Banksy, j’ai bien essayé de jouer le jeu, mais je dois avouer que je me suis beaucoup amusée à Dismaland.

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