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Arts visuels

Myriam Dion : Sublimer les quotidiens

Elle aime l’odeur de l’encre qui a mouillé le papier, la texture fine, volatile des pages. Myriam Dion a fait du journal sa toile de fond.

Le matériau n’a rien de noble et sert, après usage, à allumer les feux dans les poêles à bois, à emballer la vaisselle qui pourrait se casser dans un déménagement. C’est une matière première fragile, déchirable et en proie aux jaunissements, qui devient dentelle sous le scalpel (un simple X-Acto) infiniment minutieux de Myriam Dion. «L’emploi du journal comme matériau traduit une économie de moyen, un choix vers le commun et l’ordinaire qui, sur le plan de la réception de l’œuvre, agit comme une stratégie pour installer une proximité entre la pièce et le spectateur, un sentiment de familiarité, d’accessibilité.»

Comme une réplique aux fausses nouvelles et au diktat des pièges à clics, la pratique de l’artiste montréalaise a comme effet collatéral de rendre hommage aux graphistes, aux photographes et aux journalistes de la si malmenée presse écrite. Celle qu’on condamne à une mort lente, douloureuse depuis l’avènement du proverbial web 2.0. «Le soin que je porte aux journaux traduit une volonté d’assurer leur préservation. Si cet objet de communication papier menace de s’étendre sous la croissance des médias numériques, mes pièces agissent alors comme une pérennisation en se transformant en œuvre d’art.»

Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion

Le propos est résolument engagé et contemporain, mais les fondements de la technique typiquement chinoise préconisée par Myriam Dion – le jianzhi – remontent à la nuit des temps. Un joyeux paradoxe entre le thème et la méthode. «Je décèle un […] élément contrastant qui opère dans l’application d’un savoir-faire traditionnel ancien de plus de 2000 ans sur un support qui diffuse ce qu’il y a de plus actuel, qui documente le ici et maintenant, en relatant les faits les plus récents.»

L’art presque perdu de prendre son temps

Écrits, contre-vérifiés, corrigés par une tierce partie avant d’être mis en page puis envoyés chez l’imprimeur, les faits détaillés dans les journaux résultent d’une longue chaîne humaine. Une cohésion d’équipe et un souci du moindre détail, des standards de qualité, d’exactitude même, qui n’ont pu survivre à l’ère des breaking news sur Twitter. Si un terroriste sévit sur le Westminster Bridge de Londres à midi, le journaliste de Québec le saura à midi et une minute et transmettra l’information à son tour. La vitesse de propagation d’une nouvelle, et le partage d’analyses boboches à brûle-pourpoint, a priorité sur l’éthique, la recherche, le temps nécessaire à une réflexion posée.

Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion

Myriam Dion, à sa manière, propose de ralentir ce rythme d’abord instauré par les chaînes d’information en continu dans les années 1980, puis qui s’est considérablement accru avec l’essor du cyberespace. «Je ne cherche pas à dévaluer les nouvelles ni à évacuer totalement les événements qui agitent notre monde. J’aspire plutôt à cristalliser une parcelle d’information dans le temps qui défile dans l’espoir d’aider le spectateur à digérer le monde en pleine accélération et à réfléchir sur les enjeux qui nous dépassent. Je connais une expérience similaire en découpant, le processus étant si lent, calme et solitaire.» Bien qu’elle ne compte pas ses heures, la créatrice estime qu’environ un mois est nécessaire à la réalisation d’une œuvre de gabarit moyen. Rien à voir avec l’urgence des dates de tombée des artisans qui lui fournissent un canevas – une autre antithèse qui façonne sa démarche créative, son discours artistique.

Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion
Courtoisie Myriam Dion

Après s’être, dans un passé pas si lointain, intéressée aux élections indiennes et à la tragédie de L’Isle-Verte, elle proposera une méditation, l’aboutissement de son introspection sur le conflit syrien et la crise des migrants qui secouent la planète presque tout entière. Un sujet inévitable qu’elle met à sa main. «Face à la détresse et à la violence du conflit, devant l’obscénité crue des images médiatiques, je ne donnerai pas dans l’art spectaculaire ou le sensationnalisme. Je propose une exposition qui opère par la délicatesse du geste, la fragilité du papier et la modestie, et qui effectue un retour vers la subtilité, le détail et la sensibilité de l’être.»

Une série d’œuvres toutes fraîches qui oscille entre le petit et le très grand format (ça inclut une installation), un corpus qui célèbre le fait main et sa délicatesse intrinsèque comme autant de tapisseries orfévrées.

Étiolements
Du 5 mai au 4 juin à l’Œil de Poisson

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