Redécouvrir : La Biosphère et les liens de Buckminster Fuller avec Montréal
Arts visuels

Redécouvrir : La Biosphère et les liens de Buckminster Fuller avec Montréal

L’exposition Montréal et le rêve géodésique au Centre de design de l’UQAM jette un regard nouveau sur les liens qui existaient, bien avant Expo 67, entre Montréal et le créateur du fameux dôme.

On a passé l’été à redécouvrir, à Montréal, l’héritage d’Expo 67, à travers de multiples événements. L’exposition qui s’est ouverte récemment au Centre de design de l’UQAM, offre, quant à elle, un regard tout à fait inattendu sur la Biosphère, devenue une icône montréalaise après avoir abrité le pavillon des États-Unis lors de l’Expo. Ce qu’on découvre en fait, avec Montréal et le rêve géodésique, c’est l’ancrage profond et très important qu’avaient déjà depuis longtemps à Montréal les idées et la vision de Buckminster Fuller, le grand écologiste créateur du fameux dôme.

L’exposition, qui foisonne de faits inconnus jusqu’ici, a elle-même débuté de façon inhabituelle. «En fait, c’est une histoire qui a un début un peu triste», raconte Cammie McAtee, historienne de l’architecture et commmissaire de l’exposition. En 2011, elle reçoit, avec Réjean Legault, professeur à l’École de design de l’UQAM, un des commissaires associés à l’exposition, un appel désespéré de Gavin Affleck, un architecte montréalais qu’ils connaissent bien. Une «grange géodésique» à Senneville, dans l’ouest de l’île de Montréal, construite au début des années 1950 selon les principes de Buckminster Fuller, est sur le point d’être démolie. Peut-on faire quelque chose?

On n’arrivera pas à empêcher la démolition… Mais ce signal d’alarme va mettre Cammie McAtee sur la piste du designer montréalais Jeffrey Lindsay. Celui-ci, dès 1949, avait établi à Montréal la division canadienne de la Fuller Research Foundation, vouée à la recherche et au développement en matière de structures géodésiques. Lindsay a rencontré Buckminster Fuller lors de ses études à l’Institute of Design de Chicago, alors que ce dernier y enseignait. Lindsay a ensuite fait partie des «Dymaxion Student Designers», appelés à travailler sur les premiers essais concrets pour la construction de ce genre de dômes, puis il a participé au projet de l’été 1949 au Collège Black Mountain, en Caroline du Nord.

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C’est de retour à Montréal, une fois ses études terminées, que Lindsay, à la tête de sa division de la Fuller Research Foundation, s’attaque déjà à un projet concret qui, en pleine Guerre froide, intéresse l’armée: le Weatherbreak, un modèle de tente légère basée sur une structure géodésique, conçue pour servir d’abri dans des conditions difficiles. Le Weatherbreak est le premier dôme géodésique autoportant d’envergure à être construit selon les théories de Fuller. Érigé dans un champ de Baie d’Urfé en décembre 1950, le dôme, d’une hauteur de 49 pieds, fait sensation à l’échelle internationale. Et l’Institut arctique de l’Amérique du Nord va l’acquérir, pour son expédition dans l’île de Baffin en 1953.

Par ailleurs, la division montréalaise de la Fondation vient aussi attirer des membres éminents de la future garde montante montréalaise en matière d’architecture: Victor Prus et Maria Fisz Prus (à qui l’on doit entre autres le Grand Théâtre de Québec, le Palais des congrès et plusieurs stations de métro); Raymond Affleck (qui sera entre autres l’architecte de la Place Bonaventure et travaillera sur les projets de la Maison Alcan et de la Place Ville-Marie); Guy Desbarats (futur associé d’Affleck et architecte de L’Homme à l’œuvre et L’Homme interroge l’univers à Expo 67, puis du Centre national des arts à Ottawa, notamment); et Blanche Lemco Van Ginkel (responsable des plus importants plans d’aménagement de Montréal dans les années 1950 et 1960). Ces architectes se retrouvent à contribuer sur des projets de structures géodésiques dans la région de Montréal, dont une grange, commandée par un médecin, le Dr. John Hackney, pour abriter ses vaches sur sa propriété campagnarde, à Senneville. C’est cette «grange géodésique» qui a fini par être démolie en 2011…

En 1954, lorsque Lindsay déménage à Los Angeles, il conserve quand même le bureau de la Fondation à Montréal, et y retourne dans le cadre de ses projets canadiens. Il va travailler encore à divers dômes, dont un, érigé dans les collines d’Hollywood, qui s’installera sur divers sites avant de finir à Washington, au Smithsonian Institute… D’autres dômes seront construits, notamment pour le gouvernement canadien, afin d’abriter les délégations canadiennes lors d’expositions en Jamaïque, à Trinidad ou au Zimbabwe. Les structures géodésiques soulèvent un grand intérêt et l’industrie de l’aluminium, alors en pleine expansion, est fortement impliquée. «Tout cela était vu comme une façon de projeter l’image jeune et moderne du Canada», explique Cammie McAtee. Parmi les éléments inattendus de cette «filière canadienne» en lien avec Fuller, on retrouve par ailleurs celui-ci: dans sa jeunesse, Buckminster Fuller s’est retrouvé à travailler en usine et a toujours crédité cette expérience pour l’avoir aidé, entre autres, dans la maîtrise de bien des éléments importants au point de vue technique. Et cet épisode décisif s’est déroulé… à Sherbrooke! Plus précisément à l’usine de coton de la Connecticut Canada Textile Company, à l’époque. «C’est un épisode peu connu et pas beaucoup documenté», souligne Cammie McAtee.

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Pour Expo 67, c’est à Buckminster Fuller que les États-Unis font appel, afin d’ériger, pour leur pavillon, ce qui demeure encore aujourd’hui le plus gros dôme géodésique jamais construit. Cette fameuse Biosphère est devenue, depuis, une des icônes les plus reconnaissables de Montréal. Lindsay ne travaillera pas directement à ce projet. Il se retrouvera plutôt à contribuer au pavillon du Canada. Mais pendant sa présence sur le site, il prend de nombreuses photos des pavillons en constructions – y compris bien sûr celui des États-Unis -, lesquelles font partie aussi de l’exposition.

Le principe des dômes géodésiques va continuer de fasciner au Québec pendant bien des années, comme en témoignent, notamment, des numéros de publications alternatives telles le légendaire Mainmise au début des années 1970, qui font aussi partie de l’exposition. Et c’est d’ailleurs au Québec qu’on a publié la première traduction en français du livre de Buckminster Fuller, Operating Manual for the Spaceship Earth (Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial Terre), aux Éditions Jean Basile, maison d’édition créée par le cofondateur de Mainmise. «Il y a toujours eu ici une grande fascination pour les idées de Buckminster Fuller», souligne Cammie McAtee.

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Exposition

Montréal et le rêve géodésique, au Centre de design de l’UQAM, 1440, rue Sanguinet, jusqu’au 10 décembre.

Horaire et informations: centrededesign.com

Pour en savoir plus sur Buckminster Fuller 

Site du Buckminster Fuller Institute: bfi.org