Cheveux
Arts visuels

Cheveux

Nous avions depuis longtemps envie de provoquer des rencontres d’artistes et de leur offrir nos pages comme espace de création. Voici les fruits du riche mariage des univers de l’auteure et musicienne Stéphanie Boulay et de la bédéiste Julie Delporte.

On vient de lui raconter une histoire, celle de cette fille de 30 ans qui a eu un cancer. Qui a perdu tous ses cheveux et toute son énergie, comme ça, du jour au lendemain. Une bosse dans le cou, et puis la fin du monde. Elle a survécu, son amoureux s’est occupé d’elle pendant la petite apocalypse. Elle ne peut plus parler, maintenant, et ne le pourra plus jamais. On lui a lacéré les cordes vocales, en lui enlevant du cancer dessus. Son amoureux, lui, l’aime toujours, même si elle n’a plus de voix, et même s’il l’a vue sans ses cheveux.

Elle, a écouté cette histoire. Et à la fin, quelque chose est tombé comme ça, comme une fatalité, sur son cœur: «Si c’était moi, on devrait me placer quelque part.» Elle, n’a pas d’amoureux pour la nourrir, pour la laver, la porter, en attendant qu’elle guérisse du cancer. Elle devrait payer des gens pour le faire. Comme elle paie maintenant des gens pour lui faire des massages, quand elle a mal au dos, quand elle n’en peut plus du poids de l’anxiété. Personne dans le lit, le soir, pour ça. Et si elle mourait, là, subitement, pendant la nuit, combien de temps, avant que quelqu’un ne se demande où elle est? Avant que quelqu’un ne la trouve? Une semaine? Deux? «Pas grave», qu’elle se dit, le soir, en serrant ses jambes de bord en bord de la couverture.

Sa mère, ses grands-mères n’ont jamais su ce qu’elles aimaient, dans la vie. Pas de temps pour savoir ce qui nous fait plaisir, quand on doit prévoir ce que notre époux voudra manger, porter, faire, dire. Quand on doit ramasser, laver, recoudre. Quand on doit veiller les bébés. Pas de temps pour être douée en quelque chose d’autre qu’en douceur, en empathie, en organisation, en obéissance. Alors elle a, à cause ou grâce aux femmes de son sang avant elle, l’envie dans la peau de faire plaisir aux hommes autant que celle de s’en affranchir complètement. Les deux, toujours en chicane l’une contre l’autre.

Elle, sait ce qu’elle aime. Elle a le luxe du temps. Elle écrit et aime écrire plus qu’elle n’aime la vie, ou l’amour. Elle se bat avec les mots pour faire tourner le sort du monde à l’envers. Les hommes aiment-ils les femmes qui écrivent, qui écrivent vraiment, des choses qu’il est difficile d’écrire et de lire? Ont-ils peur de ce que les femmes qui écrivent pourraient dire, et de ce qu’eux pourraient en penser, et en subir à marcher là, à leur côté?

Elle, ses jambes sont drues. Ses aisselles sont noires. Elle est belle, grande et sauvage. Elle ne le sait pas toujours, parce que les yeux des hommes ne lui disent pas beaucoup. Les yeux des hommes voudraient souvent la peau lisse. Les yeux des hommes voudraient souvent les traits soulignés juste comme il faut par le maquillage, la chevelure domptée, la voix déposée. Elle est échevelée, elle est pressée, elle est en colère. Si les yeux des hommes lui disaient qu’ils aiment sa fourrure, sa colère ou son visage nu, elle serait d’accord avec eux, peut-être. Mais ils ne disent rien.

Elle, ne veut plus glisser le rasoir sur son corps. Sa politique le lui refuse. Mais il n’y a pas que ça. S’il lui arrive de rencontrer une femme qui a des poils et du front, quelque part, dans la rue, elle la trouve toujours très belle. Elle a l’impression d’arriver à voir l’animal en même temps que la femme, de voir celle dont le corps et le cœur se rejoignent. «S’affranchir», elle veut. Alors, elle l’a décidé: elle aimera sa fourrure et le corps qu’elle recouvre, la plupart du temps, même si elle ne se voit briller nulle part dans les yeux des hommes. Ce sera son goût à elle.

Et là, quelque part entre les os de la cage thoracique, l’espoir. L’espoir qu’une fois, quelqu’un la verra et l’aimera. Sans la contraindre, sans la freiner, sans lui diminuer le courage des écrits, des cris, du duvet. Y a-t-il quelqu’un, un homme, qui est capable de faire ça? Elle pose la question à un ami. Il lui répond: «On ne peut pas changer les mœurs en une seule vie. C’est plus simple d’abandonner, si on veut être heureux.» Mais s’il y a un choix à faire, elle sait lequel ce sera. Jusqu’au bout, pour essayer de faire tourner le sort du monde à l’envers. Pour essayer de pardonner aux hommes qui ont empêché ses ancêtres de savoir ce qu’elles aimaient, et ce dans quoi elles pouvaient exceller. Ou pour essayer de pardonner aux femmes de ne pas avoir su mieux préparer le nid qui allait l’accueillir. Elle, ne sait pas si elle sera heureuse un jour. Elle, n’a pas perdu l’espoir d’être heureuse dans le nid de ses batailles.

Elle, ne veut pas mourir toute seule sans personne pour la pleurer. Elle, n’a pas abandonné l’idée des deux dans la même vie: l’amour et les batailles. Et s’il y a les hommes pour aimer les femmes sans leurs cheveux qui ont le cancer, il y a aussi les hommes pour aimer les femmes qui ont des cheveux partout sur leur corps. De ça, elle en est certaine.

Oksana Chatchko, une célèbre Femen, vient tout juste de s’enlever la vie. Elle, ne la connaissait pas beaucoup, mais elle a lu quelque part qu’on lui avait demandé si elle était prête à donner son existence pour ses idées, et qu’elle avait répondu: «Mais je l’ai déjà donnée!» Elle, a compris ce que la femme avait dit là, même si elle ne ressent jamais l’envie de mourir. Et son cœur est infiniment brisé de la mort d’une autre femme combattante, et elle se recueille en silence. Elle, fera tout pour lutter, mais aussi pour être heureuse, ou alors, peut-être, pour comprendre qu’elle l’est déjà. Dans le nid de ses batailles.

Texte: Stéphanie Boulay

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Stéphanie Boulay sortira un livre jeunesse,
Anatole qui ne séchait jamais, le 4 octobre aux éditions Fonfon
et lancera un nouvel EP en solo chez Grosse boîte prochainement. 

Julie Delporte est l’auteure
de Moi aussi je voulais l’emporter et Je vois des antennes partout, aux Éditions Pow Pow.
On peut la suivre sur son blogue : ledernierkilometre.blogspot.com