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Le ciel incomplet
Arts visuels

Le ciel incomplet

Un émondeur est juché dans l’arbre mort du voisin. Il scie ses branches de manière précaire. Il porte des bottes à crampons, pour être bien planté dans l’arbre. Un collègue dans des pantalons de brigadier scolaire veille à diriger les branches sèches pour contourner les fils électriques. Souvent, c’est raté. Il dépatouille les branchages des fils. Je surveille de près mon électricité. Je prends des nouvelles de mon cadran de micro-ondes comme on s’assure qu’un mourant respire encore, un miroir sous le nez.

J’admire le spectacle derrière ma porte-patio pas de rideau. C’est périlleux et sexy à la fois. L’émondeur, massif comme un tronc d’arbre, a une scie mécanique rattachée à sa ceinture. C’est tellement dangereux que je ne comprends plus mon désir. Je ne peux me sortir de la tête des estafilades de jeans rêches, des entailles profondes à la cuisse, des déchiquetages de tendons…

Un moment donné, l’émondeur me regarde le regarder. Je baisse les yeux – ado pris en flagrant délit. Je retourne écrire à ma table à manger.

Ma table est en verre noir, achetée un jour de sobriété insoupçonnée. Elle a les propriétés d’un miroir: elle me renvoie le ciel et la cime des arbres de la piste cyclable, derrière chez moi. Mieux, elle m’offre, au milieu de ce paysage bucolique, mon émondeur costaud, hissé dans l’arbre mort du voisin. Je le vois œuvrer virilement et studieusement. Il jauge les risques de chute et d’électrocution. À chaque décision prise, sa vie peut être en jeu. Nous ne sommes pas dans un dessin animé. S’il sectionne la branche sur laquelle il se tient, il tombe de haut et s’empale dans la clôture scindant les cours arrière.

Avec des cordes, l’émondeur harnache le bois mort, le rapatrie sur le terrain du voisin pour épargner le mien, en dessous de la plupart des branches. Jeu de poulies, de sangles, de cordages, de haubans. C’est viril comme dans Amsterdam de Brel. C’est ni plus ni moins qu’un marin juché dans un arbre, les avant-bras dignes d’un ébéniste, de la sciure de bois comme une couche de protection. Du carbonate de magnésium, en quelque sorte: cette poudre antitranspirante avec laquelle les haltérophiles, les escaladeurs et les gymnastes enduisent leurs mains pour les assécher, dans l’espoir de conserver leur emprise dans leur projet d’élévation. Le bran de scie est la magnésie de mon émondeur. Il ne glissera pas.

Mon marin aérien termine son travail, au milieu d’une neige de sciure, rappelant les rebuts d’Édouard aux mains d’argent, quand il taille des formes merveilleuses dans la glace. J’entends presque la musique de Danny Elfman. La neige de rognure de bois se dépose, alors que mon émondeur retrouve le plancher des vaches. Son collège escalade la clôture et vient débarrasser mon balcon avec son aspirateur à main. Je ne le regarde presque pas. Il n’a rien de la grâce brutale de son partenaire de travail.

Une fois les contracteurs partis, je suis subjugué par l’espace qu’offre ma porte-patio. Tant de ciel, tant de lumière soudaine. Mon écran – mon écrin – ne sera plus pareil.

Je pense aux vers de Mahmoud Darwich dans un de ses plus célèbres poèmes :

le ciel est incomplet
aujourd’hui que le cyprès s’est brisé

*

Je remarque que même si les fils électriques sont entortillés comme les écouteurs iPhone dans le fond de mon sac, le courant n’a pas lâché.

Je vais pouvoir passer l’après-midi à retravailler mon texte sur mon ordi et à y dénicher des clips d’émondeurs sur Pornhub.com.

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