Tu as réparé mon moteur, Marie-Christine Blais
Arts visuels

Tu as réparé mon moteur, Marie-Christine Blais

Texte : Karine Richard
Visuel : Mathieu St-Onge

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Chère Marie-Christine Blais,

Je t’écris parce que ce matin, je suis allée faire un tour chez mon père.

J’ai pas eu le temps de te parler de mon père la seule fois qu’on s’est rencontrées, alors qu’on faisait toutes deux une chronique au Biscuit chinois, à CFNJ.

Pas plus que j’ai eu le temps de te dire à quel point cette rencontre a changé le cours de mon existence.

Mon père, ben c’est le plus hot. J’pourrais t’expliquer pendant des heures pourquoi le plus fort c’est mon père (mais que le plus fragile c’est aussi lui), mais j’te raconterai ça une autre fois. Parce qu’il y en aura une autre, fois, hein, Marie-Christine Blais?

Dis oui.

Quand Marc-Hugo, l’animateur du Biscuit, t’a présentée au début de l’émission, il a fait mention du fait qu’après 20 ans comme chroniqueuse culturelle à La Presse, tu as décidé d’abandonner l’écriture pour te consacrer à autre chose, dont la mécanique de petits moteurs.

Pis quand Marc-Hugo t’a posé la question «Est-ce que ce serait trop malvenu de te demander pourquoi?», tu as simplement répondu ceci:

«Parce que j’étais tannée d’écrire.»

Tu le sais pas, Marie-Christine Blais, mais cette réponse, constituée de sept mots bien sentis, aura changé le cours de mon existence.

Tu le sais pas, mais quand on s’est rencontrées, toi et moi, je feelais crissement pas. Pis j’suis ben contente que tu le savais pas, parce que j’avais plus envie que tu me juges par rapport à ce que t’avais devant toi, à ce moment-là, qu’au fait que depuis plusieurs moi déjà, j’ai du mal à me donner le coup de pied nécessaire pour me déplacer de mes draps de lit à ma doudou de divan pour mieux ne rien faire en fixant d’un œil hagard ma télé éteinte.

Hier matin, disais-je, je suis allée faire un tour chez mon père.

Pas parce que j’ai décidé de sortir de ma doudou pour prendre un bain, m’habiller, pogner ma p’tite Civic aussi décâlissée que moi et filer sur la 40 jusqu’au domicile de mon père.

Parce que je passais par là.

Ça faisait un mois que je n’avais pas visité mon paternel.

Tu me diras: «Ben là, c’est pas la fin du monde, ne pas voir son père pendant un mois. Ça passe vite, un mois.»

C’est vrai que c’est pas long, un mois. Mais t’sais, j’imagine qu’un mois, ça passe un tantinet moins vite pour un homme à la retraite qui jadis faisait plus d’heures supplémentaires à la shop que d’heures régulières. Tout ça pour payer les études de ses deux filles pis leur offrir plein de p’tits luxes qu’il ne s’est jamais offerts à lui-même.

C’est vrai que c’est pas long, un mois. J’te jure, Marie-Christine, que même si mes journées se ressemblent toutes, je peux facilement me lever un lundi matin, faire un dodo d’après-midi dans ma doudou qui n’a rien vu d’autre que la solitude, pis me réveiller en plein milieu d’un quelconque vendredi.

Pis t’sais, mon père est habitué de me voir la tronche chaque semaine. Y est habitué de me dire «Je le sais que t’écoutes pas ça, La Voix, mais je veux juste te montrer un boutte vraiment hot», pour finalement me montrer sournoisement, vidéo sur YouTube après vidéo sur YouTube, l’entièreté d’un programme que j’avais choisi de ne pas regarder, pis constater que finalement, j’ai ben du plaisir à regarder ça avec lui. Tout comme j’ai ben du plaisir à parler de choses existentielles et de rire de ses jeux de mots.

J’te l’ai pas dit, mais mon père, c’est aussi le plus drôle de toute l’histoire de l’humanité.

Anyway.

Je le sais que tu vas peut-être te dire que j’aurais pu au moins l’appeler.

Mais je n’ai pas de ligne téléphonique, Marie-Christine. Parce que je suis tellement mal amanchée en ce moment, que juste payer mes comptes relève d’un esti de parcours de Wipeout des plus impossibles à terminer.

Anyway.

Toujours est-il qu’hier matin, c’est un visage à la fois soulagé et défait que j’ai aperçu dans le petit carré de fenêtre de porte de mon père.

Pis quand je me suis évertuée à lui expliquer que non, ce n’était pas parce que j’étais fâchée contre lui, que non, il n’avait rien dit de déplacé lors de notre dernière rencontre, bref, que mon silence n’avait rien à voir avec lui, il m’a avoué que je venais de lui retirer un esti de poids de sur les épaules.

«C’était vraiment lourd», qu’il m’a dit.

Je sais que ce n’était pas son intention, mais ce poids que je lui ai enlevé, je l’ai crissé dans le sac à dos déjà plein de roches que je traînais pour ramper jusqu’à ma job.

Mais en même temps, ça m’a libérée de lui parler de ma dépression, même si j’avais un peu peur de l’inquiéter.

Pis je lui ai parlé de toi, Marie-Christine.

Je lui ai raconté comment, quand tu as dit que tu étais tannée d’écrire, j’ai eu peur.

Peur que ça m’arrive, un jour.

En fait, tu as mis des mots sur le mal qui m’affligeait depuis un bon moment, et que je ne voulais pas voir.

Pis là, j’ai voulu lui rafraîchir la mémoire sur c’est qui ça, Marie-Christine Blais.

Fait que je t’ai googlée pis je suis tombée sur l’entrevue que tu as donnée à Christian Bégin à Y’a du monde à messe. Entrevue lors de laquelle tu m’as expliqué avec beaucoup plus que sept mots pourquoi tu étais tannée d’écrire.

T’sais, moi, Marie-Christine, j’étais ben énarvée quand j’ai commencé à écrire des statuts Facebook pis que je me suis rendu compte que des gens les lisaient. J’étais ben excitée de recevoir du feed-back de mes écrits.

J’me sentais exister.

Parce que t’sais, quand j’étais au secondaire pis que j’écrivais des textes beaucoup plus longs que la consigne l’imposait, ben je n’avais qu’un but: plaire à ma professeure. Pis des fois, j’étais ben chanceuse pis ma prof me demandait de lire mon texte à voix haute devant toute la classe. Te dire la frénésie que je ressentais en prononçant les mots que j’avais écrits, avec l’intonation que j’entendais dans ma tête, en plaçant les virgules à bonne place…

En fait, je t’ai menti:

Quand j’écrivais des textes beaucoup trop longs, au secondaire, je le faisais pour me faire dire par ma prof que j’écrivais bien, mais aussi pour revenir avec ma copie à la maison, m’asseoir sur la chaise berçante dans’ cuisine, pis lire mon texte à mon papa qui, éternellement accoté sur la pantry, buvait mes paroles pour ensuite me dire comment il en revenait pas de mon talent. Pis moi je le croyais. Comme pour tout le reste.

Aujourd’hui, Marie-Christine, j’ai troqué mes textes argumentatifs sur la cigarette dans les endroits publics pour écrire des statuts Facebook.

Pis ça n’a pas pris beaucoup de temps pour que des gens me contactent pour me demander de participer à des projets.

De beaux projets, soit, mais n’en reste pas moins que ça devenait des commandes.

On me DEMANDAIT d’écrire.

Pis ça, ben j’ai ben de la misère à gérer ça.

T’as vu comment j’ouvre des parenthèses, Marie-Christine?

T’sais, si tu me demandes d’écrire un texte sur le port du hijab, je peux facilement bifurquer pis finir par te jaser du fait que c’est même pas vrai qu’une boîte de Kraft Dinner peut nourrir une famille de quatre.

Comment t’as fait pour nourrir un quotidien pendant 20 ans, dis-moi?

Tu peux ben faire revivre des moteurs finis de scooters. T’as été capable d’écrire des affaires pendant 20 ans, de subir la pression qui vient avec pis d’endurer une attention que t’avais probablement pas cherchée. Pas étonnée.

Ce soir-là, Marie-Christine, tu m’as fait réaliser que je veux pas faire ça, écrire dans’ vie. Pas pour les autres, du moins.

À part quand le boss de Voir me donne carte fucking blanche – pis que je lui réponds «VOIR que tu me demandes ça» pour ensuite regretter ce jeu de mots de marde – pis qu’en plus il m’annonce que Mathieu St-Onge va illustrer mes mots.

Je sais que c’est un suicide professionnel avant même de devenir possiblement professionnelle, que je fais là.

Mais j’en avais besoin.

J’avais besoin de dire que ça ne me tente plus d’écrire des affaires qui viennent pas de moi, pour ensuite me faire demander de changer ça, pis ça, pis ça, pis de moins sacrer.

J’ai pas le talent de me revirer sur un dix cennes.

Pour trop souvent pas une cenne.

De me faire dire de faire ça pour peut-être atteindre un autre niveau, pis qu’à force de passer des tableaux, m’as peut-être finir par la sauver, l’ostie de princesse Peach.

Parce qu’en attendant de les passer, ces tableaux, pis en ramassant des cennes une fois de temps en temps, j’suis pas heureuse.

Pis pendant que j’angoisse à l’idée d’écrire un texte à remettre la semaine passée, y a mon père qui stresse parce qu’il se demande pourquoi sa fille ne vient plus le voir.

Tu as réparé mon moteur, Marie-Christine Blais.


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