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Doléances pour un Québec dépassé

 

(VOIR AUSSI: Doléances pour un Québec dépassé — suite et fin)

Ce n’est pas de l’idéologie de croire que le bilinguisme constitue un avantage et de vouloir en faire bénéficier ses enfants et ses concitoyens.

Ce n’est pas naître pour un petit pain de rêver que sa fille étudie à Stanford, que son fils travaille à Shanghaï, que son neveu boxe à Las Vegas ou que sa nièce défile à Milan.

Ce n’est pas une perversion de préférer Bon Iver à Paul Piché, Adele à Céline, les Beastie Boys à Loco Locass, mais d’aimer aussi Jean Leloup, Arcade Fire, Malajube et Beau Dommage.

Ce n’est pas de la rectitude politique d’affirmer que les questions environnementales, culturelles et économiques de notre époque dépassent le cadre des politiques nationales.

Ce n’est pas une religion de constater que Facebook, Twitter et Internet permettent de découvrir et entretenir en temps réel des communautés qui se moquent des frontières.

Ce n’est pas cynique de rappeler que l’univers ne commence pas à Hull et qu’il ne se termine pas à Gaspé et que les lois et les espoirs du Québec n’ont pas de portée extra-territoriale.

Ce n’est pas une trahison de concéder que le Québec ne représente que 0,1% de l’humanité et que son statut constitutionnel n’y est pour rien.

Ce n’est pas naïf de dire que le Québec a autant sinon plus besoin du reste du monde que le reste du monde a besoin du Québec.

Ce n’est pas de la haine de soi de contempler sans complaisance ce qui pourrait rendre notre langue et notre culture sans attrait pour des immigrants ou des visiteurs.

Ce n’est pas déplacé de suggérer que le copinage, la corruption, les mauvaises écoles et les hôpitaux dysfonctionnels nuisent davantage au Québec que l’université McGill.

Ce n’est pas fédéraliste d’être exaspéré par ceux qui parlent davantage de la Nuit des longs couteaux que du décrochage, du soin des personnes âgées et du suicide au Québec.

Ce n’est pas de l’àplatventrisme de refuser d’imposer sa langue à quelqu’un qui la rejette, comme on refuserait de forcer une femme à nous aimer si on échoue à la séduire.

Ce n’est pas être à genoux de respecter la liberté des autres comme on souhaiterait qu’ils respectent la nôtre.

Ce n’est pas du nombrilisme de considérer qu’il y a, en matière culturelle, une sphère intime qui échappe autant à la supervision de l’État que la chambre à coucher.

Ce n’est pas être défaitiste de plaider que, même dans la défense d’une langue et d’une culture, la fin ne justifie pas toujours les moyens.

Ce n’est pas être vendu de douter de l’utilité d’une politique d’hostilité envers les serveuses anglophones comme mode de promotion de la langue officielle.

Ce n’est pas être colonisé de parler anglais à l’occasion à Montréal, une ville qui a toujours été bilingue et cosmopolite.

Ce n’est pas de la gentillesse excessive de tolérer sans colère la présence de gens dont la langue, les idées et la culture diffèrent des nôtres.

Ce n’est pas de l’amnésie de revendiquer pour les Québécois d’aujourd’hui une identité qui n’est plus celle de leurs ancêtres de la Nouvelle France.

Ce n’est pas une hérésie de supposer qu’une nouvelle génération se reconnaisse davantage dans certaines valeurs universelles que dans un désir d’homogénéité culturelle.

Ce n’est pas de la propagande de soutenir que le contrôle politique, culturel et linguistique ne peut plus s’exercer en 2011 comme en 1971.

Ce n’est pas déconnecté de sentir, comme Dany Laferrière, qu’il est urgent de “sortir le Québec du Québec”.

Ce n’est pas complexé d’être convaincu que le Québec est plus fier quand il affronte la concurrence et triomphe que quand il s’isole et se déclare gagnant.

Ce n’est pas faible d’imaginer que nous sommes plus forts quand on montre ce qu’on sait faire que quand on interdit aux autres de faire différemment.

Ce n’est pas suicidaire de proposer que le Québec a plus à gagner à participer à la mouvance contemporaine qu’à tenter en vain de se protéger du reste du monde.