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La honte

En 1994-1995, je commençais des études universitaires à l’université McGill. J’étais étudiant en psychologie et en littérature. J’avais 19 ans. J’étais passionné et baveux.

Pendant ces années, le gouvernement de Jean Chrétien avait décidé de réduire les dépenses fédérales, ce qui laissait planer la menace d’une hausse des droits de scolarité universitaires. Les étudiants s’étaient mobilisés pour une grande manif à Montréal. Le ministre Lloyd Axworthy, qui avait dû piloter le dossier, était particulièrement visé par les critiques.

J’avais 19 ans. Je commençais ma vie adulte. Il fallait en mettre plein la vue. J’étais convaincu — d’une foi inébranlable et grandiose — que la résistance à la hausse appréhendée était un combat pour la justice, la vérité et le droit à l’éducation, contre l’oppression, le mensonge, et l’ignorance.

Pour l’occasion, j’avais fabriqué une affiche. Je ne me souviens plus exactement ce qu’elle disait, mais elle visait le ministre Axworthy. Jusque là, rien de mal. Sauf que j’avais décidé de remplacer le « x » de « Axworthy » par une croix gammée.

J’avais 19 ans. Et j’avais l’impression de faire partie de l’armée des Justes et des Purs, à la guerre contre les assauts du Mal.

Associer le ministre et sa politique au régime nazi était complètement absurde et déplacé: de la démonisation primaire, sans fondement et sans nuance. J’étais un point Godwin ambulant, obnubilé par la cause du moment.

Quelques amis avaient tenté de me rappeler à l’ordre. La grande soeur de ma blonde de l’époque, entre autres. Mais je ne voulais rien savoir. J’avais du feu dans les yeux. J’avais même essayé de justifier en quoi l’association du ministre Axworthy à Hitler était valide. J’étais fou.

*     *     *

Si je me rappelle de cette anecdote presque 20 ans plus tard, c’est parce que j’en ai honte. Honte d’avoir été, à un âge où je me croyais lucide et rationnel, aussi aveuglé par la certitude de détenir la vérité unique, et aussi prompt à démoniser un adversaire politique. Je ne regrette pas d’avoir manifesté. Je ne regrette pas d’avoir été passionné. Mais je regrette d’avoir vu le monde en noir et blanc.

Alors que les accusations de fascisme et d’état policier défilent frénétiquement sur les réseaux sociaux, et alors que certains assimilent la grève à une lutte contre « les oligarques aristocratico-capitalistes », je sens que certains risquent de partager ma honte, dans 20 ans.