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L’autre 1%

Il y a quelques jours, j’ai participé à un segment de l’émission La fausse patte à la radio CKRL. L’émission se décrit comme progressiste et nationaliste, mais ouverte aux « avis contraires ». L’entrevue a été intéressante (ça commence vers la 35e minute).

À la fin de la discussion — après avoir recensé les nombreux problèmes du gouvernement Charest et noté que certains sondages lui étaient malgré tout favorables — l’animatrice a posé une question qui me hante depuis: « Et si Charest était réélu majoritaire, vous diriez quoi? »

La question illustre bien la progression dramatique du débat politique au Québec.

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En ce qui me concerne, la réponse à cette question était assez simple: la réélection de Jean Charest représenterait un échec pour tous les partis qui souhaitaient proposer une alternative plus populaire que le parti Libéral. Il faudrait conclure qu’en dépit de tout ce qui circule et qu’on crie depuis des mois, ni le PQ, ni la CAQ, ni QS n’ont su rallier un nombre suffisant d’électeurs pour former le prochain gouvernement. Le PLQ jubilerait. Et les autres partis — PQ et CAQ surtout — devraient se livrer à un sérieux examen de conscience.

Pour d’autres, toutefois, la réponse n’est pas aussi simple. Il semble qu’une petite minorité de Québécois considère que le PLQ soit devenu répugnant au point où la réélection de Jean Charest impliquerait essentiellement le début d’une insurrection permanente. Ces gens — 1% des électeurs? — semblent avoir décidé qu’à défaut d’obtenir démocratiquement le changement qu’ils espèrent, ce serait la guerre.

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Ce genre d’extrémisme n’a rien de nouveau. Les programmes politiques varient, mais la rhétorique est presque toujours la même.

Dans tous les cas, la première étape consiste à rejeter le gouvernement et l’opinion publique en place pour se réclamer d’une « autorité supérieure ».

Pour les ultranationalistes d’Europe ou d’ailleurs, ce sera la défense de la « nation ». Pour le Tea Party américain, ce sera le fétichisme de la constitution. Pour d’autres, ce sera une mission d’évangélisation religieuse. D’autres encore en appelleront à un « bien commun » dont ils se considèrent dépositaires. Tous invoqueront invariablement une « justice » quelconque, qu’on rattachera à la lutte des classes, à des conflits historiques, à des principes écologiques, à la moralité religieuse ou à la préservation des acquis ou des traditions.

À cette « autorité supérieure » s’ajoute normalement la démonisation du régime en place. Aux États-Unis, les birthers accusent le président Obama d’être né en Afrique et d’occuper illégalement la Maison Blanche. La thèse du « complot » (souvent juif et/ou américain et/ou financier et/ou médiatique et/ou marxiste) revient régulièrement pour justifier pourquoi un gouvernement est illégitime et doit être renversé. Les écologistes radicaux assimilent leurs ennemis à des criminels menaçant l’humanité. Chaque fois que j’entends des gens parler de « John James Charest », j’entends le Tea Party parler de « Barack Hussein Obama ». Le message est toujours le même: le gouvernement ne représente pas le « vrai » peuple, et son chef est, sinon un étranger lui-même, à la solde des « étrangers ».

Dans tous les cas, la légitimité des insurgés ne dépend plus de leurs appuis populaires ou de leur accession démocratique au pouvoir, mais d’une forme de droit divin qui ne s’embarasse pas de formalités. Quand on détient la vérité, on ne perd pas son temps à gagner des élections.

À partir de ce moment, il n’est plus question de critiquer ou défendre une politique précise — sur les droits de scolarité, le plan Nord, le financement des partis, la protection du français, le taux d’imposition ou la souveraineté. C’est la démocratie elle-même qui est en cause.

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Il y a plusieurs raisons de critiquer le gouvernement Charest, au pouvoir depuis bientôt 10 ans. La hausse des droits de scolarité et le Plan Nord ne sont pas nécessairement les plus importantes. On pourra, par exemple, être davantage révolté par l’odeur persistante de corruption, par l’intolérable hésitation à faire la lumière sur le milieu de la construction, ou par le manque de vision d’un parti dont le programme semble se limiter à parler d’économie. (Il est essentiel de parler d’économie, mais ce n’est pas une vision politique en soi.)

En dépit de tout cela, pour toutes sortes de raisons, il semble que beaucoup d’électeurs préfèrent encore les Libéraux aux alternatives, au point où il est envisageable que le PLQ forme le prochain gouvernement. Pour certains, ce serait la fin du monde.

Mais pour moi, le véritable danger qui guette le Québec n’est pas la réélection de Jean Charest. Ni celle de Pauline Marois ou de François Legault, d’ailleurs. Le péril que nous courons, actuellement, c’est qu’un certain nombre de Québécois soient devenus à ce point incapables de tolérer la différence et les divergences d’opinions qu’ils finissent par refuser la démocratie elle-même.