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Portrait de François Legault en héros épique

 

La semaine dernière mon ami et théologien préféré Simon Jodoin a publié une chronique sur les débuts de François Legault sur Twitter et (surtout) sur le mirage d’une « politique autrement » dont on parle beaucoup mais qu’on voit rarement.

Simon mettait le doigt sur ce qu’il considère comme le principal défaut de M. Legault, sur Twitter et présumément ailleurs: son manque de poésie, qui anéantirait tout charisme ou parfum de renouveau politique.

Je suis d’accord avec Simon. François Legault n’est pas poète. Le type est un peu trop carré, direct et technique pour la musique de Verlaine. Il a le pas un peu lourd pour le lyrisme.

Or les carences poétiques du personnage Legault ne l’empêchent pas nécessairement de trouver sa place dans un genre littéraire qui lui convient peut-être mieux : l’épopée.

*      *      *

Il y a trois ans le général Legault annonçait sa retraite après plus de 10 ans sur le champ de bataille. Pilier de l’armée péquiste, lucide de toujours, l’homme avait fini par accepter que son camp avait frappé un mur.

À 52 ans, le père de famille, entrepreneur et ancien ministre a le regard qui ratisse large. Affligé par le poids des luttes et les années d’opposition stérile, Legault contemple la déchéance tranquille de sa patrie, prisonnière d’un débat sans fin qui l’affaiblit progressivement.

D’un côté les troupes libérales, ses adversaires historiques, une machine d’intérêts particuliers convergents, incrustée dans la somnolente intendance du statu quo, peu intéressée à prendre le risque de proposer les réformes nécessaires à l’essor du Québec.

De l’autre les troupes péquistes, qu’il connaît trop bien, une brigade obnubilée et prisonnière d’enjeux dont on ne veut plus parler, tenue en laisse par les grands syndicats, la bureaucratie et le modèle québécois, impuissante elle aussi à renouveler le monde.

L’impasse accable Legault. Il la trouve intolérable. C’est un homme d’action, qui ne fait pas de la politique pour passer le temps. Il choisit de se replier stratégiquement dans ses terres pour penser la suite.

Horrifié de voir son peuple continuer à s’affaisser lentement sous le poids des vaches sacrées, Legault fait les cent pas, jour et nuit. Il parle à des lieutenants. Il consulte des sages. Il cherche comment briser la fatalité de l’enlisement des siens.

Puis un jour le général Legault décide de replonger dans la bataille, mû par une certitude nouvelle: l’avenir de la nation passe par la constitution d’une force neuve, authentiquement dédiée à la modernisation et à l’avancement du Québec, dont les coudées seront assez franches pour faire les changements nécessaires.

Legault entame alors la construction d’une armée pour cette nouvelle et ultime bataille. Il cible les actions urgentes. L’homme parti de nulle part, qui s’est fait presque tout seul, sait que la tâche sera colossale. Il ne part pas à la guerre pour perdre ou pour se faire un nom. Il a 55 ans. Ses meilleures années sont derrière lui. Il n’a pas besoin de la politique pour vivre. Il sait que la guerre sera dure et que ce sera sa dernière. Il sait qu’il y perdra des amis. Mais il plonge malgré tout, pour son peuple qu’il ne supporte pas de voir mourir à petit feu.

Les obstacles se dressent à chaque étape. Inlassablement, on tente de le faire prisonnier d’un camp ou de l’autre. Droite, gauche, souverainistes et fédéralistes: tous tirent à boulets rouges sur l’homme qui menace l’ordre établi depuis 40 ans. C’est l’homme politique le plus apprécié des Québécois mais la conquête est pénible. Dans les familles où l’on est péquiste ou libéral de père en fils et de mère en fille, chaque appui au général Legault repose sur une conversion personnelle. Elles s’arrachent une à une et demeurent fragiles.

La tâche de Legault est compliquée par ses faiblesses. Ce n’est pas un beau parleur. Il traîne les cicatrices de ses combats passés. Il affronte simultanément, presque seul, ses adversaires de toujours et un parti auquel il ne croit plus. Il se met en danger. Il pense à la jeunesse et s’adresse à elle, mais il n’en fait plus partie. Il ne propose pas de solutions faciles. Son armée ne bénéficie pas des milices qui soutiennent ses adversaires et la dictature du statu quo. Le découragement n’est jamais loin.

Mais il persévère. Chaque jour il essaie, parfois maladroitement, de s’adresser directement aux citoyens qui veulent penser concrètement à l’avenir. Mais la boue et les pacotilles prennent souvent toute la place. Il s’égare parfois, peu habitué aux armes non-conventionnelles et aux plateformes nouvelles. Alors il bat en retraite et revient, convaincu de la justesse et de la nécessité de son combat.

Il sait qu’il peut perdre. Le pas lourd, chargé par les années et le poids d’une responsabilité que peu d’autres pourraient assumer, il aimerait être plus éloquent et avoir les moyens de ses adversaires. Il aimerait voir ses compatriotes embrasser son désir de sortir le Québec du marasme, sans se réfugier dans des options corrompues, immobilistes ou utopiques. Alors il continue sa charge — carré, direct et parfois sans nuance.

Aujourd’hui les présages annoncent la tempête. Les candidats vedettes n’accourent plus. Depuis quelques mois le statu quo a repris ses droits, aidé par une crise qui en a ramené plusieurs au confort des vieilles chicanes, stériles mais connues. Les troupes s’agitent à la veille d’une élection. Les cyniques se félicitent d’avoir prédit que rien ne pouvait changer au Québec. Les vieux partis se réjouissent à l’idée de retrouver leur hégémonie d’antan, et avec elle la promesse que rien ne bougera réellement.

Mais le général Legault persévère. Sans poésie, mais avec la conviction, la gravité et la maladresse occasionnelle des héros tragiques. Il tient debout, ultime rempart contre un déclin annoncé et entretenu par les forces de l’inertie.

Il persévère. Il sait que la guerre sera dure et peut-être fatale. Il sait qu’il faudra du courage pour le suivre, envers et contre tous, et pour attaquer de front les maux qui rongent la patrie.

Il sait qu’il subira des revers. Mais, aussi, que le vent peut encore tourner.