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À propos de la « démocratie étudiante »

 

Les votes de grève ont repris dans les cégeps et les universités du Québec la semaine dernière. C’était prévu: les assos étudiantes allaient se prononcer sur la reprise des cours décrétée par la loi 78 (maintenant loi 12). Des facs de l’UQÀM ont voté pour la poursuite de la grève. Des cégeps ont voté contre. Le vote des cégeps augure mal pour les partisans de la grève/boycott.

Au-delà des enjeux entourant la crise étudiante — lutte au néolibéralisme, au principe de l’utilisateur-payeur, opposition au Plan Nord, revendications féministes et syndicales, écoeurement d’un gouvernement apparemment corrompu — on trouve la notion de « démocratie étudiante », c’est-à-dire la question de la forme et de la portée des votes des diverses assemblées.

Pour le mouvement étudiant, ces votes représentent l’expression légitime de la volonté d’une majorité et sont, à ce titre, dignes de respect et d’obédience. Si une majorité d’étudiants votent pour une suspension des cours, il s’ensuit que cette décision peut être imposée — via des blocages et piquetages — aux étudiants dissidents. La volonté d’une majorité exprimée en assemblée autorise qu’on impose cette décision à tous, incluant par la coercition.

Pour d’autres, les votes majoritaires expriment l’opinion des associations étudiantes mais ils n’autorisent pas pour autant la majorité à imposer sa décision à la minorité. Chaque étudiant demeure libre de ses choix, et aucune coercition n’est permise pour forcer quiconque à adhérer à la vision de la majorité. Le vote tient lieu de plébiscite exprimant l’opinion du groupe et autorisant ses porte-paroles à prendre position publiquement, mais il n’ouvre pas la porte aux blocages, piquetages et autres formes d’utilisation de la force.

Au-delà de l’interprétation de la loi sur les assos étudiantes — qui ne prévoit pas de droit de grève — la question de la démocratie étudiante interroge notre conception essentielle de la société et des rapports entre l’individu et la collectivité. Sommes-nous individuellement assujettis à la volonté de la majorité jusqu’à preuve du contraire ou, plutôt, libres par défaut de nos choix et de nos actions jusqu’à preuve du contraire? Existe-t-il un droit fondamental autorisant toute majorité à conscrire la minorité, ou sommes-nous plutôt libres d’être dissidents à moins de législation explicite stipulant le contraire?

C’est un débat de fond entre la pensée collectiviste et la pensée libérale, où la première considère que le droit à la dissidence n’existe pas à moins d’être autorisé par le groupe, tandis que la seconde considère la dissidence comme une liberté essentielle ne pouvant être retirée que par législation expresse.

Tout ceci me rappelle une citation de Winston Churchill: « En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit. En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis. En France, tout est permis, même ce qui est interdit. En U.R.S.S., tout est interdit, même ce qui est permis.  »

En stipulant que les étudiants sont assujettis à leur association, qui peut employer la coercition pour imposer ses décisions — et ce même en l’absence de législation leur donnant ce droit — le mouvement étudiant semble invoquer (en s’inspirant du droit d’association) un droit universel de toute majorité de contraindre la minorité. Autrement dit, il n’existe pas de droit à la dissidence, et la liberté des individus n’existe que dans la mesure où le groupe l’autorise: c’est le modèle collectiviste.

En ce qui me concerne, et au risque de passer pour anglophile, je préfère encore le modèle libéral, où les individus sont libres à moins d’avis contraire et où, conséquemment, on ne peut se saisir d’un quelconque vote majoritaire pour imposer de force ses opinions à autrui.