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La Tricherie

 

Le Parti Québécois a annoncé cette semaine qu’il imposerait le français au cégep « avant 100 jours  » de son accession au pouvoir. La proposition n’est pas nouvelle. Au fil des ans, elle a souvent été débattue, rejetée, et ramenée à l’avant-plan par les péquistes les plus militants, Pierre Curzi étant le dernier en lice.

Les cégépiens n’en veulent pas. Le Conseil supérieur de la langue française pense que ce serait une erreur. Mais ce n’est pas grave, le slogan de campagne du PQ est sans équivoque: c’est à « nous » de choisir.

Depuis des décennies, sauf exceptions, la loi 101 impose le français comme langue d’éducation au primaire et au secondaire — et personne ne remet cela en question. Arrivés au cégep, les étudiants québécois, maintenant âgés de 17-18 ans, peuvent choisir la langue d’enseignement qu’ils souhaitent.

Plus de 92% des étudiants qui étudient en français au secondaire s’inscrivent au cégep français. Chez les allophones (qu’ils aient étudié en français ou en anglais au secondaire), 53% choississent le cégep francophone. En 2000, c’était 43%. En 1980, c’était 20%. Pour les allophones qui ont étudié en français au secondaire, la proportion monte à 68%. La tendance historique favorise clairement les cégeps francophones.

Mais ce n’est pas assez pour certains, qui voudraient (entre autres) éliminer le droit des allophones et des francophones d’étudier en anglais au cégep. Pour eux, encore trop de cégépiens exercent leur liberté de la mauvaise façon. Il faut donc leur retirer.

Ce qui rend ces mesures détestables pour plusieurs, c’est qu’elles constituent — entre autres — une forme de tricherie: elles cherchent à dicter de force un résultat qu’on n’a pas réussi à atteindre de manière légitime. Comme un club de hockey qui empêcherait l’autre équipe de jouer pour se déclarer gagnant par défaut, ou un gouvernement qui octroierait un important contrat public à son champion local sans appel d’offres (mais qui se réjouirait quand ledit champion remporte des contrats à l’étranger).

La tricherie dont il est question ici n’est pas sportive ou économique. C’est plutôt une forme de hors-jeu sociologique par lequel on décrète les allégeances culturelles ou identitaires de tout le monde, plutôt que de laisser les individus les choisir librement, sur la base de leurs affinités personnelles. En vertu de la mesure proposée, la langue et la culture québécoise traditionnelles ne sont plus choisies parce qu’elles séduisent, mais parce qu’elles sont imposées.

Or plusieurs Québécois sont mal à l’aise avec l’image qu’un tel régime projette de leur identité, soit celle d’un peuple dont la culture est maintenue en vie par un respirateur artificiel législatif.

Dans le camp des contrôleurs linguistiques, on répondra que tout ceci est parfaitement légitime et qu’il n’y a aucune tricherie, puisque la liberté d’étudier (ou travailler, ou chanter) en anglais ne devrait pas exister au Québec.

Pour eux, l’élargissement de la loi 101 coule de source et se justifie dans le cadre d’une politique qui vise à préserver l’identité historique du Québec par tous les moyens possibles, incluant la réduction du nombre d’immigrants et l’éliminaton de l’anglais dans les sociétés parapubliques, dans les petites entreprises, les dépanneurs, dans l’affichage commercial, à l’école primaire et sur les scènes de spectacle.

Pour ce clan, visiblement, la liberté n’existe qu’à l’intérieur d’un cadre identitaire prédéterminé. Vous pouvez étudier ce que vous voulez — pourvu que ce soit en français. Vous pouvez fonder une entreprise de votre choix — pourvu que ce soit en français. Vous pouvez chanter tout ce qui vous passe par la tête — pourvu que ce soit en français. Vous pouvez même faire de la politique — pourvu que ce soit en français.

Autrement dit: on prend l’ensemble des possibilités du monde et on les réduit à l’univers francophone québécois, à l’intérieur duquel les choix peuvent s’exercer.

Ça rappelle la description comiquement paradoxale que Fred Pellerin donnait de son personnage d’Ésimésac Gélinas, « l’homme le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton ». Ou alors la célèbre phrase de Henry Ford: « Vous pouvez acheter une automobile de la couleur que vous voulez, à condition qu’elle soit noire. »

Cette politique du français-obligatoire-partout considère que la majorité, via l’État, doit imposer une identité commune à tous. Grossièrement: Vous avez l’obligation d’être ce que le peuple veut que vous soyiez.

Mathieu Bock-Côté, un des penseurs les plus éloquents de cette école, parle régulièrement d’une obligation des immigrants non pas de s’intégrer, ou de se faire une place dans leur société d’accueil, mais bien de « prendre le pli identitaire  » de la « culture nationale » — présumément fixée et définie par son héritage historique.

Si Trudeau considérait il y a 45 ans que « l’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation » une certaine frange nationaliste croit au contraire que l’État québécois doit contrôler maximalement les choix identitaires de ses citoyens.

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Envisagé superficiellement, le débat sur l’expansion de la loi 101 ressemble parfois à un affrontement entre souverainistes et fédéralistes, entre Anglos et Francos, ou entre droite et gauche.

Mais sous la surface et les étiquettes, on trouve surtout deux conceptions opposées de la langue et de l’identité — envisagées soit comme des libertés fondamentales, au même titre que les allégeances amoureuses, ou, à l’inverse, comme des décisions assujetties à la volonté de la majorité. Le premier camp voudrait que ces choix soient essentiellement soumis aux élans du coeur, tandis que le second croit visiblement qu’on peut les réglementer comme la vente de cigarettes.

Dans le Québec du 21e siècle, je ne sais plus quel camp est majoritaire.