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Les 10 meilleurs albums de l’année selon Chercher Noise

Il y a plein de choses que je n’aime pas faire au quotidien comme attacher mes souliers, tenir des portes, me faire un lunch, aller aux toilettes, barrer des portes ou bien mettre mes bas. Heureusement, il y a plein de choses super plaisantes qui n’arrivent qu’une fois par année comme parler de la fête de la Reine, aller chez le coiffeur, recevoir une ristourne de sa coopérative de câblodistribution et… faire un top 10 des albums de l’année. Voici le mien, préparé avec amour!

10- Priests – Bodies and Control and Money and Power – [Don Giovanni / Sister Polygon]
Priests est un quatuor punk rock de Washington DC qui tourne sans cesse depuis quelques années et qui évolue à un rythme impressionnant. Tape Two sorti en 2013 contenait quelques petits bijoux mais l’album en soi était plutôt inégal. Bodies and Control and Money and Power est un effort beaucoup plus riche et intéressant. Le groupe a raffiné ses paroles qui sont toujours aussi engagées mais plus raffinées et incisives. Priests sort du lot avec une basse plus lourde que le groupe punk rock moyen et un guitariste qui ne fait pratiquement aucun accord mais plutôt des leads sinueux et disonnants, un genre de mariage malsain entre le surf rock et le no wave. Le résultat est un album rempli de chansons courtes qui vont droit au but avec une chanteuse qui est bien aux commandes du début à la fin.

9- Drcarlsonalbion – Gold – [Oblique]
Dylan Carlson, le boss de Earth, continue de briller dans sa deuxième vie en tant que musicien. Après une pause de neuf ans sans album, Earth est revenu en force en 2005 avec le chef d’oeuvre Hex, que je considère facilement comme l’un des meilleurs albums de tous les temps, toutes catégories confondues. Earth a continué d’évoluer en touchant au jazz, au folk et au psychédélisme britannique mais Gold est un retour au son épuré de Hex. Gold est la trame sonore d’un film allemand racontant l’histoire de la ruée vers l’or pour lequel Carlson a créé une vingtaine de courtes pièces toutes plus magnifiques les unes que les autres. Celles-ci rappellent l’atmosphère très western et Morricone de Hex. Carlson est accompagné à la batterie de sa conjointe Adrienne Davies, qui est aussi batteuse pour Earth. L’album entier propose des explorations guitaristiques rendant hommage à l’Americana tout en gardant le côté sombre et lourd qui caractérise Carlson. Si l’on aurait pris des pièces plus longues, il n’y a pas à dire, c’est tout une aventure de cowboys que propose Gold.

8- Jake Meginsky – L’appel du vide – [Open Mouth]
Jake Meginsky fait partie d’une nouvelle génération de musiciens du Massachusetts qui fait de la musique souvent perçue comme high brow dans un contexte très DIY. Meginsky a fait ses marques au sein du groupe X04 avec Bill Nace de Body/Head et John Truscinsky. Meginsky évolue maintenant en solo sous deux bannières, son projet d’échantillonnage Vapor Gourds ainsi que son travail sous son propre nom dans lequel il travaille davantage avec un mixer. Sous son propre nom, Meginsky emprunte une tangente plus cérébrale et avant-garde tout en flirtant avec le noise qui a fait la réputation underground de la Nouvelle-Angleterre. L’appel du vide est paru sur le label Open Mouth de Bill Nace et propose un court album d’explorations électroniques rempli de textures intéressantes et inédites et aux structures surprenantes. L’appel du vide risque d’être le premier point marquant d’une longue discographie intriguante pour le travail solo de Meginsky.

7- Swans – To Be Kind – [Young God Records]
Il va falloir que quelqu’un dise à Michael Gira de prendre un break. Après avoir produit le chef d’oeuvre de Swans, The Seer, Gira est revenu au galot avec une suite toute aussi inspirante, le triple album To Be Kind. Si les fans de la première heure de Swans (dont je ne fais pas partie) ont pu trouver la deuxième phase du groupe un peu trop abstraite et douce, ils ont été heureux de voir que To Be Kind conjugue l’agression des vieux albums des Swans avec l’expérimentation des oeuvres plus récentes. La performance live de To Be Kind au National m’a permis de réaliser à quel point l’album présente tout ce que Swans a de mieux à offrir. La performance vocale de Gira est incroyable et couvre tellement de terrain qu’on se demande comment celui-ci a survécu à l’enregistrement. Comment Swans pourront-ils continuer sur cette lancée?!

6- Earth – Primitive and Deadly – [Southern Lord]
Pour Primitive and Deadly, Earth a pris le pari risqué d’intégrer des voix à son son bien établi pour la première fois depuis Pentastar en 1996. Si la performance de l’invité Mark Lanegan sur deux pièces m’a laissé indifférent, il ne fait aucun doute que la performance très Sabbath de la chanteuse invitée Rabia Shaheen Qazi vole la vedette au groupe. Sur une pièce pesante de 10 minutes appuyée par trois guitaristes poussant les limites du riff pesant et des solos de Wah flamboyants, Qazi prend les commandes avec une présence singulièrement imposante.La pièce finale épique de l’album, Badgers Bane, propose une pièce de 12 minutes qui semble d’abord fidèle au son récent du groupe avant de prendre un virage inattendu où le son organique des guitares est enterré par des explorations électroniques (avec des pédales d’effets?) déroutantes mais d’une subtilité et d’une beauté étonnante. Primitive and Deadly n’est pas parfait mais dans ses meilleurs moments, il éclipse la plupart des albums parus cette année.

5- Scott Walter & SUNN 0))) – Soused – [4AD]
Après avoir sorti leur album peu consistant Terrestrials en février, SUNN 0))) a fait l’annonce étonnante qu’un album avec le légendaire chanteur Scott Walker paraîtrait à l’automne. Si Walker a habitué son public à des compositions avant-garde demandantes, il était quand même étonnant d’apprendre qu’un album avec le groupe le plus bruyant du monde allait voir le jour. Soused présente le fruit d’une collaboration pour laquelle Walker a composé l’ensemble des compositions tout en intégrant l’identité immanquable du groupe américain. Greg Anderson, Stephen O’Malley et Tos Nieuwenhuizen de SUNN ont ajouté des couches de Moog et de guitares aux compositions déjantées de Walker, qui y va de chants opératiques étourdissants. L’énergie est dans le tapis tout au long de l’album et les compositions de Walker prennent constamment des détours inattendus, comme on pouvait s’y attendre. Un album ovni qui mérite plusieurs écoutes.

4- Neil Young – A Letter Home – [Reprise Records / Third Man Records]
Je n’avais pas d’attentes mais bien des craintes lorsque Neil Young a annoncé qu’il allait faire un album de covers folk. Non, pas Neil. Pas Neil qui fait un album de covers. Comme tous les albums de Neil Young, il fallait bien sûr qu’il y ait quelque chose de croche, on ne pouvait pas avoir droit à un album à la Rod Stewart! Heureusement, Neil s’est restreint à une petite guitare acoustique et un piano enregistrés par Jack White dans une cabine studio de la grosseur d’une cabine téléphonique, avec un micro offrant un son rappelant un vieux 78 tours grafigné. Certains se sont plaint de la production. J’en ai été ravi… Non seulement l’album a été enregistré rapidement, les chansons sont aussi garochées, rapides et sans embellissement. C’est du Neil Young nasillard qui gratte vite et qui monte le ton sur les meilleures compositions de Bob Dylan, Bert Jansch, Gordon Lightfoot et bien d’autres compositeurs connus.

3- Nightmom – Glider Heaven – [indépendant]
Jusqu’à présent, il n’y a eu qu’une pognée de chanceux et chanceuses qui ont pu avoir la chance d’entendre le magnum opus de Nightmom, Glider Heaven. Le duo du Rhode Island a passé l’été à faire le tour du continent pour jouer le contenu de Glider Heaven, leur plus récent album qui n’existe pour l’instant qu’en cassette et qui ne s’est pas rendu sur internet encore. Nightmom existe puis à peine deux ans et ils ont déjà réussi à se démarquer grâce à leurs chansons uniques qui mêlent autant des influences punk rock, country et rockabilly à certaines aspirations psychédéliques. Nick Gomez est un guitariste époustouflant qui se défoule avec un fingerpicking hypnotisant et défiant les lois physiques, tout cela accompagné des rythmes complexes mais toujours bien choisis du batteur Travis Lloyd. Les voix de Gomez et Lloyd se marient bien ensemble et offrent des harmonies impeccables et des falsetto durs à battre. Si Domino et Girlswamp font partie des moments forts de Glider Heaven, c’est Stingray qui représente le mieux le génie de l’album, avec une énergie et une beauté qui caractérisent l’oeuvre de Nightmom.

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2- Lungbutter – Extractor EP – [indépendant]
Ce n’est pas du chauvinisme ni du népotisme, je suis encore époustouflé de la deuxième sortie du groupe montréalais Lungbutter. Enregistré avec les moyens du bord par un jeune groupe qui faisait ses premiers pas il y a à peine un an et demi, Extractor EP est un grand album par un groupe à la fois obsédé par les moindres détails et tout à fait à l’aise avec l’idée de garder une énergie brute pas toujours contrôlée. Partageant peu les préoccupations orthodoxes qui gâchent le travail de la majorité des groupes de métal ou de punk rock, Lungbutter propose des pièces où la guitare et la batterie ont été travaillées afin d’être aussi pesantes et méchantes que possible, sans jamais tomber en terrains (trop) connus. Le son de la guitare de Kaity Zozula, qui rappelle les bons moments de Buzz Osborne et Stephen O’Malley, est absolument épatant et devrait forcer la plupart des guitaristes en ville à retourner faire leurs devoirs. Lungbutter compte sur les textes d’une qualité inégalée de Grace Brooks, qui s’est permise de travailler ses paroles comme des poèmes plutôt que de simplement chanter des paroles “rock”. La performance vocale de Brooks rend justice à la qualité de ses textes avec une versatilité étonnante qui lui permet de naviguer aisément entre le calme, l’agression, la fragilité et la perte de contrôle. Extractor EP a réussi à prouver que la lourdeur du métal et l’agression du punk rock peuvent s’allier à perfection avec une écriture toute en beauté.

1- Nazoranai – なぞらない – [Ideologic Organ]
C’est un crime que Keiji Haino n’ait pas pu bénéficier d’une meilleure distribution en Amérique du Nord dès le début de sa carrière. C’est un crime aussi que l’on ne reconnaisse pas Keiji Haino comme étant possiblement l’ultime guitariste encore présent sur terre, au même niveau que le maître lui-même, Tony Iommi. Haino joue encore ces jours-ci avec son célèbre trio Fushitsusha mais le monde occidental a davantage la chance de l’entendre en trio avec Oren Ambarchi et Jim O’Rourke ou encore avec son nouveau trio Nazoranai avec Ambarchi et Stephen O’Malley, grâce à une bonne distribution de disques de la part des labels Black Truffle et Ideologic Organ. Si le premier album de Nazoranai en 2012 avait des temps morts et quelques explorations plus ou moins réussies, なぞらない est l’album le plus métal et agressif que Haino ait sorti depuis des lunes. Haino a été plus noise par le passé, mais il s’est rarement permis de faire du rock aussi pesant et concis. Avec les structures rythmiques solides mises en place par la section rythmique, Haino laisse place plus que jamais à son côté rockstar avec des envolées de SG que les sillons de ses albums semblent avoir peine à contenir. Il hurle avec une force ahurissante et n’hésite pas à pousser ses deux acolytes à leurs limites. En musique improvisée, peu de gens ont atteint ces sommets d’intensité et d’agression, à l’exception peut-être de John Coltrane. Comme Coltrane le faisait à la fin de sa vie, on sent que Haino abandonne tout contrôle pour laisser parler ses tripes et c’est le fan de musique qui en ressort gagnant. Il ne faudra jamais assumer que nous avons déjà vu ce que Haino a de meilleur à offrir.