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Compte-rendu du FIMAV 2016 : John Zorn, Tanya Tagaq, Fet.Nat, George Lewis, Erik M et plus…

Tanya Tagaq
Tanya Tagaq

Les années se suivent et ne se ressemblent pas au FIMAV. Après quelques années avec des orientations se démarquant clairement, cette année et l’année dernière ont été davantage variées. Pour cette édition, les festivaliers ont eu droit à un bon nombre de petits ensembles dédiés à musique expérimentale instrumentale et composée mais également à plusieurs électroacousticiens et groupes rock. Retour sur une cette trente-deuxième édition intéressante bien qu’inégale.

La journée de vendredi a débuté avec la performance de Microtub, trio de tubistes de Norvège et d’Angleterre incluant deux tubistes ayant visité le Québec au cours des dernières années, Martin Taxt et Robin Hayward. Mené par Hayward, le trio a présenté plusieurs compositions minimalistes où les trois tubas se déploient lentement, explorant les “overtones” avec patience. Bien que la proposition était intéressante et certes peu commune, la durée d’au-delà d’une heure et le peu de variété dans les compositions a eu raison de mon déficit d’attention. On aurait préféré voir d’autres horizons… Ou encore un peu de concision. L’après-midi a continué avec la performance de l’électroacousticienne française Bérangère Maximin. Bien qu’ayant une réputation comme étant une artiste éclectique, la performance de Maximin s’est surtout concentrée sur la modification de sons trouvés. Après avoir travaillé avec des basses fréquences intimidantes en début de concert, l’artiste s’est surtout concentrée sur ses field recordings de la nature, avec malheureusement bien peu d’imagination. Par moments, on aurait cru que celle-ci s’amusait simplement à insérer des filtres bien basiques sur des enregistrements. Ce fut sans doute le set le plus pénible du festival pour moi, l’équivalent désolant d’une cassette de musique de yoga un peu endommagée.

Après la pause du souper, la soirée s’est résumée avec une performance joignant deux grands ensembles québécois de musique improvisée, Ensemble Supermusique de Montréal et le GGRIL de Rimouski. Mené par le français Olivier Benoit, les deux groupes, qui totalisaient ensemble quatorze musiciens, s’en sont donné à coeur joie avec une longue pièce nuancée mais d’une intensité louable. Si on aurait pris davantage du bruitisme de Vergil Sharkya et de Martin Tétreault, le jeu grandiose d’Isaiah Ceccarelli à la batterie, la rythmique pesante de Luke Dawson et les sons tonitruants d’Ida Toninato au saxophone ont ravi les festivaliers, moi inclus. Si la musique improvisée en grand ensemble avec direction comporte son lot de clichés (grandes montées, moments de folie un peu forcés, etc…), Olivier Benoit a su mené la barque avec brio, poussant les musiciens à leurs limites et en favorisant le développement organique de la pièce plutôt que la formule “spectacle” trop souvent associée à l’exercice. Un succès!

Si la première présence de Tanya Tagaq au FIMAV avait divisé les festivaliers en 2010, c’est en tant qu’artiste accomplie et adulée que la chanteuse du Nunavut a fait son retour à Victoriaville. Après un bon nombre de tournées partout dans le monde, son travail de musique improvisée avec le violoniste Jesse Zubot et le percussionniste Jean Martin, Tagaq a développé un son unique qui mêle la musique traditionnelle autochtone, la musique expérimentale et même un soupçon de rock heavy. Appuyée par une chorale pour l’occasion ainsi que le guitariste invité Bernard Falaise, Tagaq s’est lancée dans une longue pièce de près d’une heure qui a mêlé les vocalises plus mélodieuses au chant de gorge rythmique et bruyant, le tout appuyé par les explorations bruitistes et démentes de Zubot, Falaise et Martin. L’apport de la chorale a été minime sans pour autant être de trop, ponctuant certains moments plus intenses de la longue improvisation. Au final, c’était tout de même réellement le show de Tanya Tagaq, une performeuse créative de haut niveau qui a habité et conquis la scène avec sa voix comme avec sa présence physique, de la première à la dernière note.

En fin de soirée, Fet.Nat de Gatineau avait la dure tâche de suivre le concert le plus intéressant du festival, chose qu’ils ont réussi à faire avec force, présentant avec panache son rock expérimental délirant. Ce qui frappe avec Fet.Nat, c’est à quel point le groupe n’a pas de faiblesse visible, que ce soit avec la présence scénique hilarante et la puissance vocale de JFNO, le jeu de guitare à la rythmique unique de Pierre-Luc Clément, la batterie qui fesse de Olivier Fairfield ou encore le jeu de sax époustouflant et bizarroïde de Linsey Wellman. Ose-je dire qu’il s’agit d’un des premiers groupes en français à réellement créer une connexion avec les festivaliers américains?!

Trigger
Trigger

La journée du samedi a débuté avec l’artiste français Erik M, un habitué du festival. Si sa performance avec FM Einheit avait été ma révélation de l’édition de 2011 du FIMAV, j’ai été laissé sur ma faim avec cette performance solo de l’électroacousticien. Délaissant les platines, Erik M s’est plutôt tourné pour ce concert vers la musique acousmatique, mixant les sources sonores en direct de divers micros placés un peu partout en Asie, en Europe et en Amérique. Si le concept semblait intéressant, je me suis rapidement lassé de voir Erik M simplement alterner entre divers micros, sans ligne directrice, et avec bien peu de modifications. Autant sa musique avec FM Einheit m’avait paru provocante et vive, autant cette performance cinq années plus tard m’a profondément ennuyé, laissant l’impression d’un rendez-vous raté. Après une brève pause, le sextet de Tony Wilson de Colombie-Britannique a pris d’assaut la scène du Carré150. Définitivement ancré dans la tradition canadienne de la musique actuelle, le groupe de Wilson a présenté des compositions à la rythmique carrée appuyées par de brefs moments de folie. JP Carter à la trompette et Jesse Zubot au violon ont particulièrement offert de beaux moments et on aurait aimé voir ces deux-là prendre plus de place. Peut-être est-ce que c’est ma patience de vieil homme qui diminue avec les années mais je n’ai tout simplement plus la patience pour endurer une musique “expérimentale” dans laquelle l’expérimentation et les techniques de jeu étendues sont reléguées à de brèves apparitions en surface derrière une musique composée mélodieuse.

Après ces deux concerts d’après-midi pour le moins décevants, l’action s’est dirigée vers le Colisée Desjardins de Victoriaville pour un triple programme de concerts de John Zorn où neuf ensembles ont joué la musique du compositeur new-yorkais. J’admets d’emblée être un inconditionnel de Zorn, l’ayant suivi en concert un peu partout sur la côte est et pouvant compter quelques centaines (!) de ses albums dans ma collection. Plutôt que de nous ramener pour une énième fois les ensembles Masada, Zorn s’est donné comme défi de travailler avec davantage de jeunes musiciens pour présenter son nouveau projet, “Bagatelles”. Ainsi, avec les vieux de la vieilles comme Marc Ribot, Uri Caine, John Medeski, Mark Feldman et Sylvie Courvoisier, Zorn a invité les groupes de Mary Halvorson et Kris Davis, le duo Lage/Riley, le pianiste Craig Taborn. ainsi que le jeune groupe punk-métal Trigger.

Démarrant la soirée, Mark Feldman et Sylvie Courvoisier ont offert une performance décousue et dénuée d’intérêt qui se comparait bien mal à d’autres performances que j’ai eu la chance de voir à Victoriaville, Montréal ou encore New York. Heureusement, le jeune groupe Trigger allait ensuite une performance inoubliable qui allait faire jaser tous les festivaliers, jouant du punk rock quasi-métal avec l’énergie et la folie de Naked City et Painkiller. On se serait cru davantage à la Brasserie Beaubien que dans un aréna de la LHJMQ, le temps de quelques chansons expéditives. Également en pleine possession de ses moyens, le quatuor de Kris Davis a brillé, surtout grâce au jeu à la fois fin et musclé du batteur Tyshawn Sorey, mais aussi grâce au jeu en finesse de la pianiste torontoise.

Après une pause, le marathon Zorn a continué avec le pianiste Craig Taborn, qui a offert une performance solo de Bagatelles bien émouvante et plein de mélodies époustouflantes, donnant un des moments forts du festival. Il faut spécifier que les nouvelles compositions de Zorn présentées ce soir-là laissaient beaucoup de place à l’improvisation. Malheureusement, les performances suivantes du duo des guitaristes Gyan Riley et Julian Lage comme celle du trio de John Medeski sont tombées à plat, s’enfargeant dans des excès de virtuosité qui ne servaient pas la musique et qui détonnent avec la retenue à laquelle les interprètes habituels de Zorn nous ont habitués.

La troisième partie a débuté avec une performance inégale du quatuor de Mary Halvorson, qui semblait avoir bien de la misère à donner un quelconque souffle aux compositions de Zorn. Le duo suivant qui unissait le pianiste Uri Caine à l’organiste John Medeski allait faire un peu mieux, offrant certes des interprétations un peu plus énergétiques mais sans pour autant être particulièrement mémorables. Le clou de la soirée tant attendu était la présence du trio de Marc Ribot, accompagné pour l’occasion de Trevor Dunn à la basse et de Tyshawn Sorey à la batterie. Quoi dire de Ribot sinon qu’il ne déçoit jamais, peu importe le projet! Seul projet dirigé par Zorn de la soirée, le trio a offert une performance rapide et à volume maximale où, encore une fois, Tyshawn Sorey a drôlement tiré son épingle du jeu.

Au final, la soirée des Bagatelles de John Zorn était un peu en dents de scie, passant de lectures inspirées des nouvelles compositions dans lesquelles les interprètes prenaient des libertés intéressantes tandis que d’autres performances, par des plus jeunes comme des plus vieux, ressemblaient davantage à une lecture dull et sans intérêt, comme pour faire la job, sans plus. Après trois éditions en six ans centrées sur Zorn, le FIMAV a peut-être besoin d’une petite pause. Même les inconditionnels comme moi ne ressentent pas tous le besoin d’entendre cinq heures en ligne de l’incorrigible new-yorkais au caractère de cochon, bien que celui-ci semble privilégier ces “marathons” de plus de plus. Malheureusement, je ne suis pas certain que ces nouvelles compositions de Zorn nécessitaient d’être interprétés par neuf ensembles différents, malgré le réel plaisir éprouvé à entendre Trigger, le Marc Ribot Trio, le Kris Davis Quartet ou encore Craig Taborn!

La dernière journée du FIMAV s’est amorcée avec une performance de Impromtues de George Lewis, une oeuvre dédiée à l’AACM de Chicago, dont sont issus le Art Ensemble of Chicago et Wadada Leo Smith, pour ne nommer que ceux-là. La composition de Lewis est ancrée dans la tradition de l’AACM d’utilisation importante de percussions et de petits objets, en plus de délaisser les signatures rythmiques typiques du jazz. Avec quatre collaborateurs s’échangeant une panoplie d’instruments percussifs, George Lewis a brillé au trombone, guidant également son groupe vers des moments forts en intensité tout en demeurant guidé par l’esprit d’exploration de ses pairs de l’AACM.

J’aurais grandement aimé continuer mon expérience au FIMAV et entendre Laniakea, MEV et Big|Brave mais j’ai malheureusement dû quitter avant le temps pour constater les dégâts faits à mon appartement montréalais suite à un cambriolage en plein jour. Une fin en queue de poisson comme il ne s’en fait plus!

J’ai quitté Victoriaville en me demandant bien si le festival réussit toujours à faire plaisir aux habitués de longue date. Depuis quelques années, je perçois un certain adoucissement au niveau de la programmation. Il m’arrive de moins en moins souvent d’être confronté et d’être déstabilisé par la programmation du festival. Peu de musiciens semblent s’offrir en entier lors de leur performance, comme si la performativité a été quelque peu éliminée de la programmation. Sauf quelques exceptions telles que Tagaq ou Trigger, il m’a semblé que la musique présentée et l’interprétation de celle-ci était stérile, dénuée en quelque sorte d’une passion si essentielle à la réussite d’un concert. Espérons retrouver un peu plus de cela dans les années à venir.

John Zorn et le Marc Ribot Trio
John Zorn et le Marc Ribot Trio