Complètement Martel

Ces livres qui font la piastre

Ça faisait bien une éternité qu’ils ne s’étaient pas vus quand elle a abouti chez lui, profitant du hasard qui l’avait amenée dans le coin pour faire une escale à la maison.

Accolades, bisous, salamalecs de retrouvailles. On se remémore le bon vieux temps, on se rappelle les bons coups, et on arrive à rire des mauvais.

Dans un trou de la conversation, entre deux gorgées de café, elle lui parle du roman qu’il vient de publier, proposant sa critique personnelle. Et soudain, une phrase se loge de travers dans sa gorge. Il sent bien qu’elle veut dire quelque chose, qu’elle n’ose pas.

Patience, curiosité, sourire affable, puis ça sort: «J’ai toute une liste de personnes à qui je voudrais le prêter.»

C’était juste ça. Ce tabou. Le prêt du livre.

Sous la couverture étouffante de ce tabou se cachent deux questions. D’abord, est-ce qu’on peut prêter un livre? Ensuite, est-ce qu’on peut le dire à un auteur, qu’on a prêté son livre? Pour le gars de tantôt, je ne sais pas trop, et je ne peux pas parler pour tous les écrivains, mais personnellement, je dis oui et oui. Avec une série de points d’exclamation, genre ouiii!!!!

Car entre nous, pourquoi pas? Est-ce parce que ça priverait l’auteur des quelques sous que pourrait lui rapporter la vente d’un livre? Allons donc. Ça ne tient pas la route.

D’abord parce que rien ne prouve que la personne à qui vous prêtez le livre aurait acheté son propre exemplaire. Puis, on surestime trop souvent les revenus de la littérature. On oublie qu’un auteur ne reçoit que 10 % du prix de vente de son livre.

Prêtez-le, et offrez-lui plutôt une bouteille de vin. Il rentrera au moins 10 fois dans son argent.

On ne peut pas être écrivain pour espérer faire la piastre, au Québec. Le nombre de livres vendus est le plus souvent négligeable, si bien que très peu d’auteurs s’en préoccupent vraiment. Chaque fois que j’ai posé la question en entrevue, la réponse a été à peu près la même: «Je ne sais pas», «Je ne m’occupe pas de ça», «Il faudrait demander à mon éditeur».

Je croyais que c’était de la fausse modestie, ou alors une déception cachée, mais c’était autre chose. Ce qu’on veut avant tout, c’est que vive le livre.

Il doit être bien malheureux, celui qui écrit pour faire de l’argent. Il y a tellement d’entreprises plus rentables, en fait, que celui qui choisit l’écriture en espérant s’enrichir doit plutôt être gigon que véritablement entrepreneur.

Écrire, c’est comme une loterie. Sauf qu’au lieu de prendre un petit deux et 15 secondes pour acheter le billet, il faut un investissement de base variant entre zéro et quelques milliers de dollars pour certains bouquins, et surtout des mois, voire des années de travail. Tout ça pour se donner une chance bien mince de peut-être gagner un peu.

En 2003, l’Observatoire de la culture et des communications du Québec établissait que seulement 9% des écrivains québécois avaient pour principale source de revenus leurs droits d’auteur. Le tableau ne doit pas avoir tellement changé depuis.

D’ailleurs, selon une étude de l’Institut de la statistique du Québec dont les résultats ont été publiés en juin dernier, seulement une poignée de livres québécois se sont hissés parmi les «livres à succès». Je mets des guillemets, parce qu’alors il faut se résigner à ce que le succès d’un livre ne dépende que du nombre d’exemplaires qui ont été vendus.

Outre le monument Dany Laferrière, qui est en troisième position dans le palmarès officiel avec L’Énigme du retour (Boréal) si on ne parle que des romans, on rencontre une poignée de gâtés, soit les Hell.com (Alire) de Patrick Senécal, Promesses d’éternité (La courte échelle) de Chrystine Brouillet ou Tarmac (Alto) de Nicolas Dickner.

Flirtent aussi avec les meilleurs vendeurs les Paradis clef en main (Coup de tête) et Putain (Seuil) de Nelly Arcan, ce qui n’est pas étranger à son destin tragique, on le comprendra.

Pour le reste, on s’en doutait, outre des ouvrages de référence (Guide de l’auto, dictionnaire Larousse, Bescherelle, etc.), on trouve quantité de romans étrangers qui se bousculent pour les premiers rangs, dont la série Twilight et les indélogeables de Stieg Larsson, de Dan Brown, de Marc Levy et de Ken Follett.

C’est un cliché, sans doute. Mais c’est plutôt le sourire du lecteur qui paie l’écrivain québécois moyen. Alors la prochaine fois que l’envie vous prendra de prêter un livre que vous avez aimé, laissez faire les scrupules, vous savez maintenant que la situation demeurera globalement la même. Ceux qui ont vendu vendront. Quant aux autres, ils auront peut-être la chance grâce à vous de trouver un nouveau lecteur, de susciter une nouvelle émotion, de donner de nouveaux frissons.

C’est rassurant de savoir qu’un lecteur aime assez son voyage au cour d’un livre pour vouloir à son tour le faire voyager ensuite, de main en main. Rassurant de savoir que ce qui a été écrit ne meurt pas.

Enfin, pas vraiment. Pas tout de suite.