De la main gauche

#15$minimum

Pourquoi le Québec devrait-il emboîter le pas et augmenter le salaire minimum à 15$

Le 29 novembre 2012, à Manhattan, une centaine d’employés travaillant dans le secteur de la restauration rapide ont choisi de quitter leur emploi pour aller manifester pour de meilleures conditions de salaires. Payés 7,25$ de l’heure, ils ont éveillé l’attention de leurs pairs et de l’opinion publique quant à la précarité dans laquelle ils se trouvaient, devant compter sur les timbres alimentaires et un second emploi pour joindre les deux bouts. Trois ans plus tard, des dizaines de milliers de personnes manifestaient dans plus de 200 villes américaines et scandaient leur soutien au mouvement alors appelé #fightfor15.

L’accroissement des inégalités ne fait malheureusement pas exception au Québec, bien qu’il soit moins prononcé ici. Avec un seuil de pauvreté établi à 23 000$ pour une personne vivant seule, il est simplement inacceptable que quelqu’un qui choisit de travailler à temps plein ne puisse le dépasser en étant payé au salaire minimum.

Faisons le calcul: le salaire minimum passera à 10,75$ le 1er mai prochain. Donc, quelqu’un qui travaillerait 40 heures par semaine gagnerait annuellement 22 360$, ne dépassant donc pas le seuil de la pauvreté.

Quelque chose doit être fait

Mais ne devrions-nous pas viser à tirer les plus pauvres vers le haut plutôt que de tirer les plus riches vers le bas? Avec un taux d’imposition marginal qui atteint maintenant 54%, une taxe de consommation de 15% et des impôts fonciers qui ne cessent d’augmenter, est-ce vraiment raisonnable d’en vouloir davantage de la part des 25% des Québécois les plus riches qui versent déjà 77% des impôts perçus?

Et si on augmentait nous aussi le salaire minimum de façon importante? Prenons par exemple le secteur du détail, dans lequel œuvre une grande proportion des employés qui sont payés au salaire minimum, qui représente un pan important de notre économie. Avec des revenus d’environ 110 milliards annuellement, ce secteur représente près du tiers du PIB du Québec. Une hausse de près de 50% du salaire minimum ne se ferait pas sans impact. Cette hausse ne pourra être limitée aux employés qui touchent le salaire minimum. Elle devra se répercuter dans une bonne partie de l’organisation afin d’être cohérente et équitable. Cette augmentation représenterait une hausse de 20% du coût total de la main-d’œuvre. Ce n’est pas une mince affaire.

Quel serait l’impact pour le secteur de l’alimentation, celui qui offre les marges nettes les plus basses? En fonction du type de commerce, la main-d’œuvre représente entre 6 et 10% des frais d’exploitation. Une hausse de 20% des salaires augmenterait donc les frais d’exploitation du détaillant en moyenne de 1,6%. Il faut ajouter la hausse des coûts liés aux produits fabriqués ici et celle liée au transport. Cette hausse totale estimée à moins de 4% serait facilement absorbée par l’augmentation des ventes des détaillants et par une légère inflation du prix des produits. Une inflation qui sera largement compensée par la hausse des salaires des moins nantis et qui sera tout à fait acceptable par les plus riches, certainement plus qu’une autre hausse d’impôts. Nos détaillants ont de bien plus importantes sueurs froides avec notre dollar.

Parce que, ne nous leurrons pas, un salaire de 30 000$ annuellement n’est pas une panacée. Il n’entraînera pas une augmentation importante de la thésaurisation. Une grande majorité de ces augmentations seront dépensées dans nos commerces et remises au gouvernement en taxe de vente.

De nombreuses entreprises ont compris que le traitement qu’elles offrent à leurs employés avait un lien direct avec la qualité du service offert à leurs clients, la diminution du taux de roulement, les coûts de formation et leur productivité globale. Et malgré ces salaires plus élevés que ceux payés par leurs compétiteurs, elles figurent parmi les entreprises les plus performantes dans le secteur des bas prix. On pense par exemple à Costco. Ce dernier, qui offrait déjà les meilleures conditions de l’industrie, a récemment annoncé que le salaire minimum qu’il offrait au Canada était haussé à 13,50$. Un caissier qui y travaille depuis cinq ans gagne environ 25$ de l’heure. Vous avez bien lu, 50 000$ par année. Costco semble y trouver son profit.

Si votre modèle d’affaires est uniquement basé sur l’embauche d’employés au salaire le plus bas possible, peut-être qu’il ne fonctionne pas et qu’il mérite d’être éliminé.

Il y a bien autres avantages à l’augmentation du salaire minimum. En augmentant le fossé entre ce que l’on obtient des prestations d’aide sociale et le salaire qu’un travail à temps plein ou à temps partiel peut procurer, il est évident que d’aucuns considéreront retourner sur le marché du travail et que cela entraînera une diminution des coûts sociaux assumés par l’État.

De plus en plus d’économistes réalisent que la morosité dans laquelle est plongée notre économie est directement reliée aux inégalités croissantes présentes en occident. Il reste bien sûr plusieurs défenseurs d’un salaire minimum le plus bas possible, comme l’Institut Fraser, «think tank» de droite, qui s’évertue à faire la promotion du libertarisme économique. Heureusement, d’autres voix s’élèvent, et non les moindres. Dans une lettre adressée au président Obama, 75 économistes réputés, incluant sept prix Nobel, dont Joseph E. Stiglitz, ont plaidé en faveur d’une augmentation importante du salaire minimum. De nombreuses études récentes réfutent les prophètes de malheur qui associent une hausse du salaire minimum à d’énormes pertes d’emploi, surtout chez les plus jeunes.

De nombreux États ont choisi d’emboîter le pas, influencés par le leadership de New York. La Californie procédera par référendum en novembre prochain afin de déterminer si elle aussi atteindra 15$ l’heure d’ici 2022. La ville de San Francisco l’a déjà fait, comme Seattle. Au Canada, l’Alberta a haussé le salaire minimum d’un dollar en octobre et vise à atteindre 15$ d’ici 2018. Il est grand temps que le Québec se joigne à ce mouvement qui nous servira tous: viser 15$ d’ici cinq ans.

Joignez-vous à cette révolution et réclamez, vous aussi, #15$minimum. Par équité et justice. Pour notre bénéfice à tous.

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