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Merci Isabelle

Ce mois-ci, je me suis demandé si j’avais envie d’être chroniqueur. En avril, j’ai accepté de parler du suicide de notre fils à Tout le monde en parle, devant plus d’un million de personnes. Je suis amoché, frappé dans le plus profond de ce que j’ai, envahi par une tempête médiatique qui a entraîné beaucoup d’encouragements, de commentaires positifs, de compréhension, mais aussi beaucoup de haine, de messages violents. J’ai beau dire «ça fait même pas mal», des fois ça fait mal quand même.

Mais c’est injuste. L’important, ce ne sont pas les grands titres et les querelles qui font la manchette. Ce sont les petits messages. J’en ai reçu des centaines. Donc ce mois-ci, je ne serai pas chroniqueur. Je serai le correspondant d’Isabelle, qui m’a écrit le lundi 18 avril. Des mots qu’on ne lit pas dans les journaux, mais ce sont eux qui valent le plus cher. Merci Isabelle.


De: Isabelle
À: Alexandre Taillefer
Sujet: Vous n’êtes pas responsable du suicide de votre fils

Bonjour,

Votre passage à Tout le monde en parle hier m’a émue, mais surtout interpellée. Votre question «Pourquoi? » m’a semblé un cri du cœur. Je ne sais pas ce qu’a vécu votre fils, mais si cela peut vous aider, je peux vous dire ce qui se passait dans ma tête dans ces moments-là.

J’ai commencé ma dépression à peu près au même âge que lui. Je ressentais un mal de vivre incompréhensible. Je broyais du noir, au point de songer à la mort tous les jours, toutes les heures, voire chaque minute. Avant l’époque d’Internet, j’ai lu tous les romans d’horreur disponibles à la bibliothèque. J’ai découvert la mort sous toutes ses coutures, froidement étalée en toutes lettres. J’avais même étudié différentes méthodes, choisissant les plus expéditives. Me réveiller à l’hôpital constituait ma plus grande peur. Je ne voulais surtout pas rater mon coup.

En effet, je refusais de partager mes sentiments. J’avais honte de me sentir ainsi. Après tout, j’avais tout pour me sentir heureuse: une famille aimante, un petit ami, ma propre chambre. Première de classe, je ne fumais pas et ne consommais ni drogue ni alcool. Adolescente parfaite, n’importe quel parent aurait voulu m’avoir comme enfant. Je réussissais tout dans la vie. Demander de l’aide représentait un échec, et ça, c’était inacceptable.

On peut dire que ça ne tournait pas rond dans ma tête. Je pleurais tous les jours et m’endormais chaque nuit en espérant ne pas me réveiller le lendemain. Je me sentais tellement mal que la mort me semblait la seule issue. Mes parents étant préoccupés par l’achat d’un commerce, je me disais que de disparaître ne pouvait qu’être une libération pour eux. Pourtant, je les aimais et m’entendais plutôt bien avec eux, comme avec mes frères plus âgés. Je ne vivais de conflits d’aucune sorte. Je n’avais tout simplement aucune raison de me sentir ainsi. Je crois que c’est ce qui m’a sauvée, en fin de compte. Si j’avais vécu la moindre contrariété, je serais passée à l’acte. J’ai eu de la chance.

J’avais choisi de ne laisser aucune lettre. Pourtant, j’aime bien prendre la plume, mais dans ce cas-ci, je n’avais rien à mettre sur papier. Aucune cause extérieure ne semblait responsable de ce qui m’arrivait. Quant aux causes intérieures, je ne les comprenais pas moi-même, incapable donc de les exprimer. J’ai vécu ainsi près d’un an, à jouer mon rôle à la perfection. Personne ne s’en est rendu compte. Il ne le fallait surtout pas.

Je n’ai jamais consulté, puis j’ai pris conscience que je ne pouvais continuer ainsi. Je ne sais pas ce qui a été l’élément déclencheur. J’ai décidé de m’en tirer toute seule. Ça m’a pris trois ans après cette décision avant de sortir du tunnel. Au début de la vingtaine, je me suis demandé ce qui m’était arrivé. Je suis tombée sur un article qui expliquait que les suicidaires avaient un débalancement chimique au cerveau. Certains ne réagissent à aucun traitement et refusent toute aide. L’adolescence représente une période difficile pour plusieurs personnes: changements hormonaux, sociaux. Certains d’entre nous semblent moins bien armés que d’autres. Je ne comprenais toujours pas trop ce qui m’était arrivé, mais ça me rassurait de savoir qu’il y avait une composante chimique, indépendante de ma volonté.

Le message que j’aimerais vous laisser est que vous n’êtes absolument pas responsable de ce qui est arrivé. Personne ne l’est en fait. Votre fils avait sa personnalité propre, mais surtout une vision du monde temporairement déformée. Je peux vous assurer que cette vision nous paraît bien réelle.

Ne revenez pas en arrière sur une hypothétique chicane ou mésentente. Le problème est beaucoup plus profond. Si mes parents l’avaient appris, je me serais probablement enfuie au plus vite. Je n’aurais pas eu le courage de leur faire face. S’il vous en avait voulu, il vous aurait laissé une lettre pleine de fiel. Il arrive parfois qu’il n’y ait juste pas d’explication.

Je suis désolée pour votre perte et vous souhaite bon courage.

Isabelle


De: Alexandre Taillefer
À: Isabelle
Sujet: Vous n’êtes pas responsable du suicide de votre fils

Bonjour Isabelle,

Merci du fond du cœur pour votre témoignage très émouvant. Il m’a fait beaucoup de bien.

Ce mal terrible que l’on évite d’aborder est tellement triste. Ce vide se soigne s’il est diagnostiqué. Thomas a comme vous décidé de ne pas nous en parler. Nous nous doutions bien que tout n’allait pas, mais jamais au point de choisir le suicide. Tout lui était possible. Il était beau, intelligent, avait de la répartie, rêvait de science et d’ingénierie.

J’aimerais, si vous le permettez, en retirant toute référence qui pourrait vous identifier, publier ce témoignage important. J’ai tellement reçu de messages de parents qui cherchent aussi à comprendre, qui veulent de l’aide.

Sentez-vous bien à l’aise bien entendu, quelle qu’elle soit, je respecterai votre décision.

Merci, merci, merci


De: Isabelle
À: Alexandre Taillefer
Sujet: Vous n’êtes pas responsable du suicide de votre fils

Bonjour Alexandre,

Je suis heureuse que mon témoignage vous ait fait du bien. Je l’espérais. Comme je vous l’ai mentionné, j’ai vraiment ressenti votre entrevue comme un appel du cœur. Pour une fois, je ne pouvais pas rester muette. Vous pouvez utiliser mon texte si ça peut aider d’autres parents.

Il y a quelques années, il en aurait été autrement. Je ne sais même pas si j’aurais réagi, tant c’était profondément enfoui en moi. Pendant près d’une décennie, mon conjoint m’a pressée d’écrire notre histoire (nous avons une façon différente d’expérimenter la vie, si je puis dire…). J’ai abordé la rédaction comme une autobiographie. J’ai bien sûr sauté ce passage, mais j’ai rapidement frappé un mur. Je tournais en rond et finalement, j’ai craché le morceau en quelques lignes. Subitement, tout coulait de source. J’ai pris conscience à quel point cet épisode avait façonné ma vie d’une manière tout à fait positive! En effet, la démarche utilisée pour m’en sortir a transformé ma vision du monde et ma façon de l’aborder. Écrire m’aura aussi servi de thérapie. Même si je pense toujours à cette époque avec émotion, parce que je me rappelle bien la douleur que je ressentais, maintenant, je perçois cette dépression de façon plus sereine. Cela m’aura bien pris 30 ans, mais au moins me voilà prête pour le partager.

Toutes mes pensées vont vers vous et votre famille.

Isabelle

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