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De la main gauche

Dans tous nos états

J’ai connu Luc De Larochellière alors qu’il chantait à ses débuts dans un restaurant du Vieux-Montréal qui s’appelait Le Troquet à Lina. J’étais très jeune, 12 ou 13 ans. Il avait de l’esprit, de la verve, du cynisme à revendre. Au fil des ans, j’ai chanté ses succès, en me les appropriant, en y adhérant toujours.

Je n’allais donc pas manquer son tout dernier opus, D’état en état, que j’écoute avec ravissement depuis sa sortie. L’évolution de l’homme est constante et indéniable. Larochellière avance lentement, mais fidèlement, sans sortir du sentier. Après avoir chanté l’amour en duo avec sa conjointe Andrea Lindsay – un autre magnifique album –, il revient avec un recueil de chansons encore plus intimes où il nous parle de ses sentiments, de philosophie, du beau qui l’entoure. Il travaille des semaines, voire des mois, sur chacune des chansons qu’il nous offre. Un véritable travail d’orfèvrerie et de précision.

Je suis tombé sur une entrevue radio qu’il a donnée au moment du lancement de son plus récent disque, il y a quelques semaines. Il s’avouait plus zen, moins revendicateur, moins cynique. Il vieillissait. Il ne ramollissait pas pour autant, mais avait une fois de plus mûri. Il n’est plus révolté.

C’est très intéressant de pouvoir constater l’évolution d’un artiste, sa transformation au fil de ses expériences, de ses épreuves, de son âge.

Je vous parle de ça parce qu’il m’est venu une réflexion en réécoutant ses chansons: toute personne qui prend la parole publiquement, qui partage ses états d’âme, qui se prononce sur un sujet, a une certaine influence. Quelques personnes en ont plus que d’autres, bien entendu – les médias créent des personnalités qui sont devenues nos nouveaux curés. J’en suis peut-être même devenu un. Humblement. Il faut dire que je l’ai quand même cherché.

Tout le monde veut que tout le monde l’aime, mais personne n’aime tout le monde

L’année se termine et, comme d’habitude, ce sera bientôt le temps des réjouissances, de la paix, des souhaits de bonheur. Il y avait cette idée, à l’origine, dans l’essence de Noël. Or, justement, par les temps qui courent, à observer les médias et ceux qui s’y prononcent, je me demande si on ne pourrait peut-être pas plutôt se souhaiter qu’on se calme un peu parfois. Trop souvent, les tribunes médiatiques se transforment en tranchées où on se fusille et se mitraille. Est-ce vraiment l’influence que nous voulons avoir? Il n’est pas question ici de proposer de convertir les médias en apôtres de l’amour infini. Il ne s’agit pas de se mettre des lunettes roses. Les médias constituent le quatrième pouvoir; ils ont la responsabilité d’enquêter, de dénoncer, de donner une voix à ceux qui n’en ont pas et dont on abuse. Et elles sont nombreuses les ignominies qui doivent être dénoncées. Si vous constatez des injustices et que vous ne prenez pas la parole, vous êtes complice. La richesse d’une société vient du choc des pensées. Il serait dommageable pour notre démocratie que l’on pratique la pensée unique, positive, magique, insouciante. Mais prendre la parole ne signifie pas nécessairement dégainer le premier pour tuer son adversaire.

Amère America

On accepte la plupart du temps les débordements dans les commentaires en se disant que ce n’est qu’une fraction de la population qui est comme ça, qu’il ne faudrait pas y porter trop d’attention. Mais on doit faire face à la triste réalité: il n’y a pas de petite haine.

Si vous êtes l’un de ces cardinaux qui bénéficient d’une antenne à titre de chanteur, de journaliste, de chroniqueur ou d’animateur, sachez qu’il s’agit d’un privilège et que vos propos et vos commentaires peuvent avoir une très grande portée. Si vous ne relayez que des messages négatifs, que vous ne faites que chialer, critiquer ou que vous passez votre temps à vous moquer des autres, à les descendre, eh bien, dites-vous que votre influence a des effets graves sur notre société. Le parvis de votre église est rempli de fidèles qui relaient votre message, souvent amplifié, plus dur, plus dangereux. Vous savez qui vous êtes. Vous pouvez facilement vous reconnaître par les commentaires laissés par vos fidèles sur les médias sociaux. Ils sont en grande majorité négatifs, méchants, insultants. Si vous encouragez les débordements et que vous persistez à offrir une tribune aux plus enragés de vos disciples, il est inutile de tenter de vous cacher: vous êtes coupables par votre inaction et votre complicité implicite de relayer un message haineux et de participer au malheur ambiant. Votre influence et votre tribune ne font pas partie de la solution, mais bien du problème.

Car la vie est si fragile

La vie est assez dure comme ça, faut-il vraiment en ajouter une couche? On ne semble pas avoir appris du passé – les pires moments de notre histoire ont toujours été initiés par la haine qui a nourri une foule qui s’est faite de plus en plus grosse, jusqu’à devenir la voix de la majorité. On a ri des débordements de Trump comme certains riaient sûrement d’un petit Autrichien qui avait compris que rien ne sert d’argumenter, qu’il vaut mieux séduire, et frapper. Un mouvement ne se crée pas seul; il est amplifié par les influenceurs.

Espérons que les dimanches, à l’abri des ondes, du papier ou des caméras, les cardinaux du malheur et leurs ouailles entonnent tous ensemble le succès d’un chanteur qui a, depuis, beaucoup évolué: Sauvez mon âme. Parce qu’un péché avoué est à moitié pardonné.

Gandhi disait: «Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde». Il n’est pas trop tard pour changer.

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