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De la main gauche

Ça va nous prendre beaucoup de laine…

Tiens, une petite métaphore pour ma chronique de février. J’en ai lu une dernièrement sur l’immigration dans Le Devoir qui utilisait le poisson. C’est Christian Rioux qui nous a pondu ça. Ça sentait plutôt fort… J’ai choisi de parler du même sujet en restant aussi dans le monde animal.

Regardez la situation du Québec comme vous le voulez. La démographie est notre enjeu numéro un. Les baby-boomers quittent massivement le marché du travail et l’arrivée d’une nouvelle population active ne remplace qu’une infime partie des mises à la retraite. Le déclin du bassin des travailleurs ne fait que commencer malgré les quelque 50 000 immigrants que l’on accueille chaque année. Ça ne prend pas une Jojo Savard pour prévoir que nous aurons de plus en plus de misère à nous acquitter de nos obligations envers nos pensionnés, que ce soit pour payer leurs retraites ou leurs soins de santé. Au net, c’est plutôt 35 000 immigrants, parce que près de 15 000 quittent le Québec pour s’établir dans une autre province, majoritairement en Ontario depuis le ralentissement de l’économie de l’Alberta. Le maintien de notre population active en nécessiterait trois fois plus.

Une étude préparée par Cirano il y a environ deux ans s’inquiétait de l’impact économique de l’immigration. Il serait moins bénéfique que prévu. Si l’on regarde le taux de chômage au Québec, difficile de nier cette situation. Avec un taux de chômage de 6,2%, le nombre de personnes qui se cherchent un emploi n’a jamais été aussi bas depuis les 25 dernières années. Mais le taux de chômage des immigrants, lui, dépasse le 16%. Deux poids, deux mesures? Qu’est-ce qui explique cette situation?

Aux premières loges, les ordres professionnels qui s’obstinent à rendre la vie extrêmement difficile à ceux qui ont obtenu une éducation à l’étranger. Cette situation doit être corrigée. Le protectionnisme passéiste pratiqué par ces «syndicats» est clairement au détriment du bien commun. Le gouvernement se doit d’agir et d’imposer un programme accéléré de reconnaissance et de mise à niveau des compétences d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et formée à fort prix par d’autres pays. Vous n’avez pas idée du nombre d’ingénieurs, de biologistes, de professeurs et d’économistes qui travaillent chez Téo à 15 piastres de l’heure.

Ensuite, il faut bien l’admettre, on semble avoir un petit dédain pour la laine importée. On a le stéréotype rapide. Et quand on tente un examen de conscience à cet égard, comme l’a fait Rima Elkouri dans La Presse dans une série de trois articles parus en janvier, c’est pas long que nos petits Saint-Jean-Baptiste citent le «fake news» ou invoquent le risque terroriste.

L’immigration a toujours fait partie de l’histoire de l’Amérique du Nord, et le Québec ne fait heureusement pas exception. Par exemple, en 1820, les Irlandais représentaient plus de 20% de la population du Québec. J’aime relater que le petit Taillefer a plus de sang irlandais que de sang français et que ma fille, qui a l’air tricotée ici, a plus du tiers de son sang qui provient du Liban. Nier l’héritage extraordinaire que nous a apporté l’immigration, tant d’un point de vue culturel qu’économique, et la pourfendre en faisant la promotion du nationalisme identitaire, c’est non seulement ignorer l’histoire, mais c’est surtout se tirer dans le pied.

Aussi contre-intuitif que ça puisse paraître, si nous voulons offrir une chance au français de se développer et de grandir au Québec, nous n’avons d’autres choix que d’ouvrir encore plus grand la porte aux immigrants. En s’assurant de ne pas laisser qu’au hasard l’adhésion à nos valeurs et à notre langue commune. L’intégration doit aussi se faire de façon active.  L’objectif de créer une Charte des valeurs du Québec avait ça de bon en ce sens qu’elle aurait pu permettre d’établir un consensus autour de nos valeurs communes. C’est le dérapage lié à la promotion de valeurs identitaires et les objectifs à tendances discriminantes qui ont miné son développement et suscité tant de dégoût. L’intégration ne se fait pas en criant ciseau. Elle se déroule sur 10 ans, 20 ans, 30 ans. Elle prend la forme d’amitiés développées à l’école, au travail, d’histoires d’amour qui entraînent un magnifique métissage.

Je me doute bien que de nombreux tenants d’une immigration restreinte rêvent d’un Québec aux Québécois et voient dans l’arrivée des immigrants davantage de Néo-Québécois qui voteront majoritairement non lors du prochain référendum finement planifié en 2022 ou à tout autre moment qui paraîtra gagnant. On s’éloigne tranquillement, disent-ils, de la terre promise par le 50%+1. Veut-on vraiment d’un pays qui serait gagné par une majorité «pure laine», mais refusé massivement par les «ethnies et l’argent»? La souveraineté se ferait ainsi peut-être démocratiquement selon la formule mathématique, mais serait-elle souhaitable si elle oppose si farouchement deux groupes? J’ai le goût de vous parler de ma fierté d’être Montréalais, d’être Québécois, et que si l’indépendance se fait un jour, c’est parce que nous aurons convaincu les clientèles moins naturelles de son bien-fondé.

L’immigration est aujourd’hui un phénomène essentiellement montréalais. Environ 75% des immigrants s’installent dans la métropole. C’est la moitié plus que son poids démographique. Avec comme conséquence que Montréal représentera dans les prochaines années l’essentiel de la croissance économique québécoise et que son poids démographique ne cessera de croître. Les autres villes doivent réaliser cette situation et développer leurs propres stratégies pour freiner cette tendance, au risque de connaître des pénuries de main-d’œuvre chroniques qui freineront leur développement. Avec un taux de chômage à 4,4%, la ville de Québec devrait installer un kiosque à l’aéroport Montréal-Trudeau pour faire une promotion active de ses grandes qualités, de ses nombreuses opportunités et de son ouverture.

L’immigration est essentielle à notre survie tant culturelle qu’économique. À nous de jouer les bergers adéquatement en continuant à croire et à encourager le multiculturalisme, mais en redoublant d’efforts afin de nous assurer que les immigrants qui choisissent de venir ici et ceux qu’on accueille pour des raisons humanitaires adhèrent à nos valeurs. Appelons ça le beau risque. Parce que si on choisit de se refermer sur nous pour protéger le pure laine, on n’en aura bientôt plus assez pour se tricoter une tuque. Espérons que bientôt, pour tricoter serré, il faudra ajouter un peu de laine de mérinos ou de laine du Cachemire. En plus d’améliorer le produit, ça permet de se tenir au chaud.

[N.D.L.R. Cette chronique, parue dans le magazine Voir du mois de février a été rédigée le 23 janvier, donc avant la fusillade dans une mosquée de Québec.]