De la main gauche

Chronique scandinave à saveur de foie de veau

Je supporte de moins en moins bien la chaleur. C’est sûrement le réchauffement de la planète. Difficile de me convaincre de partir dans le sud de l’Europe en juillet. Les 40 degrés à l’ombre m’empêchent d’apprécier pleinement les campagnes italiennes, encore moins les côtes du Maroc. L’été que l’on connaît cette année au Québec me sied à merveille. Depuis quelques années, je me découvre par conséquent une passion pour les villes nordiques, plus fraîches. Debbie en est moins certaine, par contre. Un 18 degrés venteux l’enrhume.

En route vers Copenhague, j’ai eu l’idée de faire un arrêt d’une journée à Toronto, histoire de commencer les vacances un peu plus tôt et de faire découvrir cette ville à ma fille. C’est en marchant sur un trottoir du Theater District que Daphnée m’arrête et me crie: «Papa, y a une étoile au nom de Ginette Reno insérée dans le trottoir!» Vraiment? me suis-je demandé, avant de me rappeler la superbe performance qu’elle a offerte dans Léolo, le géantissime second (et tristement dernier) long métrage de Jean-Claude Lauzon, un film qui m’a profondément remué. C’est pour avoir l’air savant auprès de ma progéniture que j’ai fait de petites recherches la nuit venue, couché dans un lit queen dans un hôtel de la Ville reine. Saviez-vous que Léolo figure au palmarès des 15 films canadiens les plus importants de notre histoire? Qu’il est aussi au palmarès des 100 meilleurs films de tous les temps selon le magazine Time? Ça te ravigote la fierté québécoise ça, mon ami!

J’explique sommairement l’œuvre à Daphnée. «C’est un film sur l’identité, sur le reniement de la génétique, sur les dysfonctionnements familiaux. Un film dur, qui m’a marqué au fer rouge. Le grand frère qui s’entraîne comme un fou, mais qui, malgré ses énormes muscles ainsi gagnés, finit par manger la même volée du petit maudit anglais. Les premières relations sexuelles avec un foie de veau, les suppositoires en format familial, les fantasmes sur Bianca.» Elle me regarde inquiète, ne sachant pas comment réagir. Jean-Claude Lauzon parlait d’un film «à 85% autobiographique», inspiré par le livre L’avalée des avalées de Réjean Ducharme, un autre jalon de notre culture. Pour ceux qui n’ont pas vu le film, il est disponible sur Éléphant. Vous reviendrez me lire après. Et vous me remercierez, j’en suis certain.

Léo Lauzon, un jeune garçon qui est le personnage central, choisit pour s’extirper de sa très difficile réalité de s’inventer une origine, dans son cas italienne. Selon lui, sa mère aurait été fécondée par une tomate Roma bien mûre, rien de moins. «Appelez-moi Léolo Lauzone», claironne-t-il avec un accent romano-rosemontois.

Le rapport avec les pays nordiques? Eh bien, je crois bien que je me suis moi aussi découvert des origines. J’ai pourtant fait faire mon profil ADN, je vous en ai déjà parlé. Mes gènes sont écossais et irlandais. Ils sont aussi français. Mais c’est en visitant un musée historique à Copenhague que j’ai tout compris: il ne fait aucun doute dans mon esprit que je suis le descendant d’un Viking! Écosse, Irlande, Normandie… tous des territoires conquis par les pirates scandinaves.

Ma vie a maintenant du sens. Mon amour pour la rhubarbe, un fruit si prisé des Scandinaves que l’on retrouve partout. Mes sentiments très particuliers envers Fifi Brindacier et l’envie que je ressentais pour Vicky le Viking. J’ai fait découvrir il y a une dizaine d’années à mes deux jeunes ces deux séries pour enfants que j’ai écoutées en boucle – sans grand succès je dois avouer. Mon amour pour le spaghetti «meatball», un plat italien très certainement volé aux Suédois. Ma robustesse physique, mes poils roux dans la barbe, mon attitude de conquérant, ma relation complexe avec l’alcool. Il n’y a que mon incapacité à assembler une bibliothèque Ikea qui me laisse perplexe. Je me raisonne en me disant que ça doit sauter une génération, parce que mon père était vraiment le roi de la clé Allen.

Si heureux de cette déduction qui me permet de mieux me comprendre, je me suis acheté un linge à vaisselle à l’effigie de Fifi et un t-shirt noir où il est écrit Viking en norrois. Deux symboles qui sont l’équivalent d’un tatouage, en moins contraignant. Je reviens transformé de mon voyage, convaincu d’avoir découvert le chaînon qui manquait à ma mère qui s’évertue pourtant depuis 40 ans à remonter notre arbre généalogique. Elle doit de ce pas prendre la direction des archives de Stockholm.

Vous aurez compris que je file un peu philosophique. Je pense que l’on ressent ses origines. Elles logent au plus profond de notre cerveau bien plus que de nos gènes. Elles ont été influencées par nos lectures, nos visionnements, nos conversations, nos voyages, nos amitiés et nos amours, nos jobs, nos joies et nos peines. Elles sont ensuite mises en relation par notre cerveau, ce puissant malaxeur. Jean-Claude Lauzon parlait de la créativité comme du plus puissant des moteurs. Il avait tellement raison.

L’amour que vous portez pour l’odeur du canard laqué, votre rapidité à compléter le cube Rubik, vos talents de cuisinier, votre goût pour le jonglage, le jardinage, les chiffres, cette passion pour la littérature russe, vos talents de lanceur de couteaux… Voilà autant d’indices qui expliquent d’où vous venez.

Appelez-moi Alexander Taïfergolind.

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