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De la main gauche

Le BS corpo

Je jouis d’une réputation et d’une notoriété enviables, fruit de 25 ans de travail acharné qui a permis la création ou l’expansion de plus d’une vingtaine d’entreprises. J’ai participé directement à la création de plus de 2000 emplois au Québec. J’en suis très fier.

Depuis un an, les radios de Québec m’accusent d’être un BS corporatif, un téteux de subventions, un ultra-subventionné. Pas occasionnellement. Je reçois les clips médias me citant chaque jour. C’est une moyenne de 20 mentions par semaine. Certains journaux en rajoutent, sans nuance. C’est devenu un fait. Si vous saviez le nombre de messages haineux que je reçois de gens qui gobent ces paroles comme étant celles de l’évangile, vous resteriez saisis. Tout y passe.

La dernière salve en règle a été formulée à la suite d’une proposition pour que la subvention pour l’achat de véhicules électriques utilisés par l’industrie du taxi soit majorée de 8000$ à 15 000$. On a passé sous silence que cette demande a été soumise par le regroupement représentant la majorité des intermédiaires de taxi au Québec, parce que c’est plus sensationnaliste de jouer Téo à la une en y adjoignant ma photo. Je me suis dit qu’il était peut-être temps d’expliquer à quoi servent les crédits d’impôt. Si des fonctionnaires déterminent qu’il est utile de mettre en place un programme de soutien, ce n’est pas pour enrichir leurs «petits amis», mais bien pour encourager des secteurs ou des comportements que l’on estime importants pour notre société.

Prenons l’exemple précédent. L’argent pour subventionner les véhicules électriques provient du Fonds vert, un fonds qui se remplit par les crédits carbone générés par le Québec et qui sont vendus sur la bourse du même nom. En gros, quand une province ou un État met en place des mesures de diminution d’émissions de GES, il peut vendre ses diminutions (ou crédits) à un marché qui les achète pour compenser son inefficacité. Le Québec a généré des milliards de dollars de recettes provenant de ces ventes. Ces sommes doivent être réinvesties dans des initiatives de réduction de ces émissions.

La tonne de GES se vend autour de 20$ sur le marché du carbone. On estime qu’un véhicule d’un particulier va en éviter la génération d’environ 4 tonnes par année. Sur une durée de vie de 5 ans, c’est donc 20 tonnes qui ne seront pas émises. La subvention que l’État octroie est donc d’environ 325$ par tonne économisée (le 8000$ inclut la TPS et la TVQ).

Un taxi va rouler environ 100 000 km par année et émettre 5 fois plus de GES qu’une voiture personnelle. Même en doublant la subvention pour un véhicule commercial, la tonne de GES coûterait le tiers du prix d’une voiture individuelle (20 tonnes x 5 ans = 100 tonnes / 12 500$ ÷ par 100 = 125$). C’est pourquoi l’industrie a proposé d’augmenter la subvention pour elle. Cette logique devrait s’appliquer à toutes les flottes commerciales: taxis, mais aussi camions de livraison, camions lourds, bref, tout véhicule qui pollue lourdement.

Le secteur du transport émet 41% de nos GES annuellement. Nous visons une réduction de 37,5% de nos GES, basée sur les niveaux produits en 1990 d’ici 2030; 13 ans pour réduire nos émissions d’environ 25 millions de tonnes de GES annuellement. Vous avez bien lu.

Certains attaquent le programme de crédit de GES. Selon eux, le programme de GES ne serait pas rentable parce que nous pouvons acheter des crédits carbone pour moins cher. Ce raisonnement n’est pas dénué de logique. Pourquoi payer 300$ une tonne alors qu’on peut l’acheter 20$ sur le marché? Il est important de noter que le programme mis en place n’est pas unique au Québec. Il est offert dans de nombreux autres États et provinces dans le monde – en Ontario (où le crédit est à 12 000$) et en Norvège, mais aussi dans plusieurs États américains. La logique en est une de développement de bonnes habitudes. Les subventions ne seront pas en place éternellement. Le prix des batteries diminue et le choix deviendra alors évident: une voiture électrique coûtera moins cher qu’une voiture à essence dans les 5 prochaines années. Si vous cherchez à calculer le vrai retour sur investissement pour la société, il faut considérer des facteurs intangibles, l’effet d’entraînement par exemple, mais aussi d’autres aspects: le prix de la tonne va monter dans les prochaines années, certains disent 50$, d’autres 100$… On doit aussi miser sur le fait qu’essayer l’électricité, c’est l’adopter. Si 80% des gens qui ont acheté une voiture électrique en rachètent une, sans subvention, dans 5 ans, il faut inclure ça dans le calcul. Mais avant tout, il faut se rappeler que nos programmes sont payés par les sommes recueillies par les crédits que nous obtenons en diminuant nos émissions…

Le Québec est devant l’une des plus belles possibilités: celle d’éliminer notre dépendance à l’énergie fossile. Nous ne produisons aucun pétrole et devons en importer à hauteur de plus de 12 milliards de dollars chaque année. Il s’agit du plus important facteur affectant négativement notre balance commerciale. On se doit de s’attaquer à ce problème et y consacrer l’attention requise.

Tous les programmes de subvention tablent sur des logiques similaires: comment stimuler des secteurs économiques qui créeront des emplois bien rémunérés? Comment encourager des investissements qui entraîneront des répercussions positives pour notre communauté? Si la société investit un certain montant et en retire davantage, que ce soit en impôts, en taxes diverses ou en crédits verts, elle a la capacité de le faire. Il s’agit d’un levier économique puissant. C’est sur cette base que devraient être analysés les programmes en place. Certains mériteraient certainement d’être revus. Mais s’attaquer à tout programme de subvention relève de l’idéologie libertarienne, la même qui privatiserait aussi nos systèmes de santé, nos écoles et j’en passe. C’est aussi nier à quel point qu’il s’agit d’un levier utilisé ad nauseam par d’autres nations – les États-Unis figurant à l’avant-plan. Sans programme de subvention, point de Boeing, de Tesla ou d’Amazon. C’est facile de casser du sucre sur le dos des entreprises d’ici, ça fait de la belle chair à offrir. Enfoncer les gens dans un analphabétisme économique, c’est aussi ça, le populisme.

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