Mes 10 malaises intellectuels dans l’affaire Gab Roy
Des clics et des claques

Mes 10 malaises intellectuels dans l’affaire Gab Roy

Le mauvais goût de la lettre en question a été mille fois répété. Le mauvais goût dans la réaction générale a pour sa part trop peu été abordé. 

On se l’est dit mille fois: la lettre érotique à l’intention de Mariloup Wolfe, rédigée par le blogueur Gab Roy dans le cadre de la (non)rupture de son couple, était dégoûtante (et a été retirée depuis). Il s’agissait de mauvais goût qui transformait Michel Beaudry en Simone de Beauvoir. Mais les réactions ont suscité quelques malaises chez moi. Les voici.

(NdR: J’essaierai de m’éloigner de l’erreur littéraire de mon ami pour me pencher plutôt sur les réactions générales envers le personnage.)

1. La mémoire sélective: Et si une personnalité web très bien connue avait publié un statut ou un tweet dans lequel elle fantasmait de s’acheter un godemichet pour sodomiser un détracteur sans consentement? Serait-ce plus acceptable parce que c’est un statut plutôt qu’un article? L’agression sexuelle est-elle injustifiable en prose, mais acceptable en haïku?

2. L’indignation sélective: Face aux accusations de sexisme et de machisme de l’intervention de Gab Roy, doit-on peut-être se rappeler que, quelques jours plus tôt, dans le cadre de l’initiative des Janette, la comédienne Denise Filiatrault avait expliqué en ondes que toutes les femmes voilées étaient folles, et que les mœurs des gens qui viennent de ces pays (excluant la possibilité qu’une femme voilée puisse être née ici) impliquent souvent des noyades, entre autres. Dans ce cas de sexisme et de racisme à peine voilés, on a eu droit à des rires timides et des silences non-accusateurs de Paul Arcand. Personne n’a demandé à ce qu’on retire les publicités des ondes de la station.

3. Deux poids, deux mesures: Des années avant la triste lettre de Gab Roy, la blogueuse Mélodie Nelson courait les événements montréalais et leur donnait une tournure sexuelle fictive dans à peu près tous ses billets de blogue. Elle parlait régulièrement de foutre et d’humiliation. Punie? Plutôt, elle par la suite publié un livre (magnifique page couverture d’ailleurs) et écrit professionnellement (et toujours avec autant de talent) pour canoe.ca.

4. (MàJ) Le flou artistique: La polarisation de ce texte a fait en sorte qu’il était difficile de débattre à savoir s’il s’agissait de fiction médiocre ou de fantasme d’agression. Une fiction de viol ou une agression réelle? Le débat, somme toute, semble difficile.

5. Le mot d’ordre: Noam Chomsky, parlant de politique américaine, explique qu’il y a un espace discursif très restreint octroyé au débat dans les médias, mais qu’à l’intérieur de cet espace les gens peuvent être très virulents. Le postulat de base auquel il fallait absolument se soumettre en discutant de cette affaire, c’était d’avouer que son texte était impardonnable, injustifiable et horrible. Affirmer autrement nous disqualifiait de l’arène discursive du moment, comme un politicien américain qui ne voudrait pas nier la malveillance inhérente du socialisme.

6. Œil pour œil: Dans l’indignation envers la lettre de Gab Roy, on a eu droit sur les réseaux sociaux à des textes plutôt violents qui appelaient au suicide de l’auteur de la lettre en question, entre autres. Ce n’est pas parce qu’on exige la tête du Roy fautif qu’on n’est pas capable d’indécence. «Toi t’es capable de le faire, moi aussi», ça marche peut-être dans une cour d’école et en politique internationale, mais d’un point de vue argumentatif, c’est une dégringolade intellectuelle.

7. Conclusions hâtives:

La veille de la publication de la lettre érotique (ou pornographique), le VOIR avait publié une image de six personnalités du Web, l’une derrière l’autre, faisant référence aux tableaux de l’évolution que l’on connait si bien. Aucune information n’est sortie de la part du VOIR, mais les conclusions ont été tirées rapidement: Gab Roy allait avoir un blogue au VOIR, rumeur partagée avec une certaine certitude à l’émission de radio de Catherine Perrin à Radio-Canada (et rectifiée depuis). Or, la seule information concernant le lien entre Gab Roy et le VOIR, c’était cette image. Il pouvait s’agir d’un documentaire sur le web à paraître en ligne le 12 novembre. Il pouvait s’agir de portraits individuels de ces créateurs qui pourraient sortir une fois par semaine. Il pouvait même s’agir d’un blogue au VOIR. Mais dans l’ignorance totale concernant la nature réelle du projet, on a assisté à des conclusions hâtives qui dénonçaient un blogue inexistant qui n’avait jamais été annoncée par la boîte.

8. L’appel à la censure: Bien que les propos puissent avoir été horribles, ils ont inspiré un appel à la censure assez douteux. Sur les réseaux sociaux et certains articles, toujours, on parlait de baliser la liberté d’expression ou de faire taire le blogueur pendant une certaine période. Si nos lois encadrent suffisamment bien la liberté d’expression et la diffamation, n’était-ce pas à la loi déjà existante de s’en charger? Sinon, qui deviendrait la police du bon goût, prêt à faire fermer des blogues ou mettre de la pression pour couper les annonceurs sur le site?

9. La fierté dans l’ignorance: on a assisté à une étrange habitude sur les réseaux sociaux lorsque vient le temps de parler d’une (autoproclamée ou non) webstar. Plusieurs s’amusent à dire, fièrement, qu’ils ne savent pas qui est cette personne, et que tout le monde devrait atteindre leur degré d’ignorance pour retourner à un état fœtal de bonheur en ligne. Or, avec Google et la barre de recherche Facebook à ta disposition, la question «Mais c’est qui Gab Roy anyway» fait tout simplement preuve de paresse intellectuelle tout à fait déplorable.

10. La culture du silence: dans le cadre de l’indignation commandée de multiples voix puissantes du web québécois, il devenait difficile de s’exprimer sans sentir qu’on se fermait des portes ou qu’on était éternellement exclu d’une certaine communauté intellectuelle ou médiatique. Contrairement aux appels officiels de censure envers Gab Roy, il n’y a jamais eu d’appels au silence de ses possibles supporteurs (ils et elles existent et ces gens se manifestent surtout en message privés), mais la position était considérée comme tellement inacceptable que le moindre fait de pointer les failles argumentatives ou les réactions excessives relevait de la possible ostracisation sociale. Bien dommage quand des esprits brillants refusent de s’entendre.

Le Web, en 2013, devrait peut-être réfléchir sur certaines de ses attitudes. Ce n’est pas parce qu’on est meilleur que le pire qu’on n’est pas mauvais.

*J’ai retiré mes propos initiaux du point numéro 4, ayant mal interprété les propos de l’avocate Véronique Robert. Je tiens à m’en excuser sincèrement. Je relirai une ou deux fois ses textes avant de m’aventurer dans une interprétation possiblement malhabile.