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Desjardins

Le courrier des moches

Dans l'introduction d'Histoire de la laideur, Umberto Eco écrit que contrairement à la beauté, pour laquelle artistes et philosophes ont fourni, au fil des époques, différentes descriptions, la laideur, elle, se contente d'être l'envers du beau. Pas ou très peu de textes théoriques, dans l'histoire des civilisations occidentales, définissent clairement ce qu'est la laideur, ou ce que sont, en quelque sorte, ses canons.

Normal, vous dirait Liz, la narratrice du roman de Douglas Coupland Eleanor Rigby: les moches sont transparents. Peu importe leur intelligence, et même s'ils sont énormes, on parvient à les ignorer souverainement.

C'est aussi ce que vous m'avez écrit.

"Je suis irrévocablement laide", décrète G. dans son long et difficile courrier en forme de micro-psychanalyse. "Je suis convaincue que je ne m'intéresserais même pas à moi-même si je me rencontrais dans un bar." Ou encore: "Mon corps, je l'ai tellement détesté que je ne me considérais que comme un cerveau, confie M. Cela me faisait tellement souffrir d'être la grosse amie (…), d'être invisible pour les gars qui m'intéressaient."

J'ai essayé de ne pas avoir le cour brisé pour toutes ces femmes qui m'ont écrit depuis deux semaines, et je vous demande de faire pareil.

Parce que pour la plupart, et malgré les difficultés, voilà des femmes qui sont le plus souvent des modèles de résilience, et qui ne demandent pas qu'on s'apitoie sur leur sort. Pas comme ça. Pas comme des curiosités, comme des freaks. D'autant qu'habituellement, leur souffrance, elles la vivent dans le plus grand secret, et cette chronique sur la laideur d'il y a deux semaines m'a momentanément transformé en confident à en juger par le degré d'intimité des détails qu'elles m'ont dévoilés et que je me garderai bien de vous raconter.

D'abord, parce que ça ne se fait pas. Et ensuite, parce que même si on en expose toutes les coutures, cette souffrance demeure pour vous et moi bien théorique.

"Votre dernière question, c'est une fausse question", remarque à ce sujet Catherine lorsque je demande si, à choisir entre l'intelligence et la beauté, les gens moches choisiraient la beauté. Effectivement, Catherine, c'est une fausse question, puisque je ne peux même pas commencer à imaginer ce que sont véritablement cet état de transparence, cette solitude, mais aussi, comme plusieurs me l'ont racontée, l'horreur de l'adolescence quand on est l'objet de railleries.

Je ne peux imaginer, parce qu'évidemment, moi aussi, je me moquais.

"Certaines réalités restent impénétrables, hormis du point de vue de l'individu qui les expérimente", expose un personnage dans Bright Lights, Big City de Jay McInerney que je lisais par hasard, hier, dans le train. J'ai noté, en pensant à vous, Mesdames. À Catherine et aux autres qui m'ont dit, en substance: comment renoncer à la seule chose que je connais, moi, avec mes défauts mais aussi mes qualités, pour ce que j'ignore complètement: la beauté bête, la beauté qui se contente d'elle-même?

Entre vos lettres, les bouquins (celui de Coupland puis l'Histoire de la beauté, et celle de la laideur, empruntés à la bibli pour l'occasion) et les nombreux témoignages de gens qui ont flippé sur ce sujet qui me semblait convenu, évident, je ne sais trop que faire. Sinon de me rendre à l'évidence: en écrivant sur les rapports entre gens beaux et laids dans ce monde qui vénère la beauté, la plastique et la première impression, j'ai la sensation d'avoir percé un trou dans un réservoir de souffrances mises sous pression.

Une souffrance souterraine, silencieuse, transparente elle aussi, et qui se révèle plus ou moins anonymement dans les bureaux de psychologues, d'analystes, en retrait d'un monde qui ne peut pas comprendre et qui continue d'ignorer ou de mépriser les gros, les moches et tous les non-conformes aux diktats des apparences.

On n'avoue pas à ses amis sa détresse d'être grosse ou moche ou les deux. Comme on n'avoue pas non plus qu'on aime bien les grosses à ses potes. Trop honteux.

La plupart du temps, anyway, les amis comptent parmi les bien-pensants qui, au delà du petit mépris au quotidien des vendeuses dans les boutiques de vêtements, préfèrent le déni à la réalité. Une gentillesse trop hypocrite pour être ignorée: ben voyons, t'es pas grosse.

Ben oui, Chose, chu grosse, avez-vous été nombreuses à dire, ou même à hurler, soulignant que ce refus de le voir relève du même dégoût, et stigmatise tout autant que le mépris affiché.

"Discussion dans un dîner de bureau, écrit encore Catherine. Il est question de linge québécois fait par des designers d'ici. Je dis: "Moi je trouve ça super, mais y'a pas beaucoup de choix pour les tailles fortes." Regards horrifiés, hauts cris: "Mais voyons, faut pas que tu dises ça…" Euh… c'est parce qu'on est dans l'ordre des faits ici. Y'a peu de designers qui font des tailles fortes, je porte du 16 ou 18 ans. Pourquoi faut pas dire ça? Ben faut pas dire ça parce que les bien-pensants voient de l'autodénigrement partout, même où il n'y en a pas."

Je vous disais que je ne sais pas trop quoi faire avec ce sujet, avec vos lettres tellement nombreuses, belles, tristes, touchantes, intelligentes. Sinon de dire les choses. De les nommer. Pas pour faire la morale, à moi-même ou aux autres, mais pour celles qui n'ont pas écrit. Pour qu'elles sachent que pour la plupart, même si le monde ne change pas, elles peuvent changer. Et d'invisibles, ou intouchables, parce qu'elles ne peuvent concevoir qu'on les regarde, alors encore moins qu'on veuille d'elles dans un lit, elles peuvent passer à autre chose. Rêver de mieux. J'ai envie d'écrire: d'un certain degré de normalité.

Certaines qui m'ont écrit avoir planifié leur suicide des dizaines de fois se disent aujourd'hui heureuses, amoureuses d'hommes beaux, brillants, avec des carrières, des amis. Elles ont accepté qu'on puisse les aimer. Plus encore que leurs congénères, jeunes et jolies, et qui, bien prudemment et en prenant soin de ne pas vouloir se comparer, se plaignent de n'être que des pancartes de chair et vivent une autre solitude qui porte un nom différent de celui de l'exclusion sociale.

J'ignorais quoi écrire dans cette chronique, je souhaitais surtout relayer vos mots, je n'ai donc pas envie de la terminer non plus avec un tour de passe-passe ni avec panache. Disons que cela m'a éclairé de vous lire toutes, et que je vous souhaite d'être bien dans votre peau, même si des fois vous trouvez que c'est pas la bonne, ou alors que vous en avez de trop.

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