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Desjardins

Les yeux grand fermés

Mentir. Se mentir à soi-même. Tout le principe est là, c'est de cette idée même que relève toute la rectitude politique. Manipuler la réalité pour n'en montrer que le visage le plus respectable, le plus facilement tolérable, et ainsi se convaincre que tout va bien.

Ou sinon, que tout ne va pas si mal, au fond, et qu'on veille au grain.

Accepter de se faire mentir. Le réclamer. Se déclarer en faveur du retrait de Money for Nothing de Dire Straits des ondes radiophoniques sans avoir pris le temps de lire le texte, d'en saisir le contexte. Quoi? Il s'agit en fait d'une parodie, d'une caricature, et l'auteur se moque de ceux qui tiennent ce genre de propos homophobes? Tant pis. Dans le doute, on efface tout. Un auditeur offensé, c'est un outrage de trop.

On ne veut même pas voir le reflet du monde dans le miroir que les artistes nous tendent si l'image n'est pas conforme à celle qu'on imagine, qu'on fantasme. Même s'il s'agit d'une vieille image. J'ai envie de dire: surtout si elle est vieille.

Regardez la France qui continue péniblement d'exhumer son passé honteux, le grand-père facho, son frère collabo, et de plus en plus aussi, les horreurs commises en Algérie. Voyez ceux qui s'indignent lorsqu'on tente de sonder les zones d'ombre, qui disent qu'il faut laisser le passé où il est: dans l'oubli. Sentez comme ils puent.

Mentir, disions-nous, se mentir à soi-même en se drapant dans la vertu, évidemment. Comme dans cette pub pour un monde sans tabac où Joël Legendre désigne le "gros méchant nuage de fumée secondaire" qu'il faut traverser avant d'entrer dans un édifice. Un nuage d'une fumée aussi nocive que celle qu'on inhale volontairement, c'est vrai. Alors où est le mensonge? Il est dans l'omission, dans la diversion, dans cette manie de condamner ce qui se voit, se touche, se sent, mais constitue en fait une quantité négligeable.

Le mensonge, c'est celui d'un dehors d'air pur s'il n'était plus contaminé par la cigarette, comme si je mouchais noir en revenant de jogger ou de rouler à vélo à cause de la fumée secondaire.

C'est le mensonge de l'arbre qui cache la forêt, et sur lequel on se colle le nez, parce que la forêt est dense, sombre et effrayante, trop grosse pour qu'on puisse s'y attaquer, croit-on.

Dedans, il y a l'argent, il y a les lobbys, il y a les industries, il y a ceux qui créent de l'emploi, de la richesse et contribuent à la caisse du parti: rien de tout cela ne pourra être remis en question. Mieux vaut se tourner vers la cigarette en se faisant croire qu'on chope le cancer du poumon en traversant le nuage produit par ceux qui toussent comme des dératés à la porte du bureau, et pas en s'encrassant avec la merde que déversent les usines.

Pareil pour le faggot de Dire Straits. On se figure que, lorsqu'on aura nettoyé le langage, le reste suivra. Mais au fond, on n'élimine rien. On masque.

En effaçant toute trace de la bigoterie, de l'homophobie, du racisme, on ne fait que dissimuler une réalité qui ne cesse certainement pas d'exister simplement parce qu'on refuse de la voir.

La rectitude politique est un refuge qui permet d'éviter le regard du pire. Une cachette pour les pleutres.

Si nous sommes pissous? Et comment.

En masquant les véritables injustices et les images insoutenables, en épurant le langage, les images, la culture, et en se faisant ainsi croire à un monde plus lisse, n'émousse-t-on pas notre indignation et aussi, notre courage lorsque vient le temps de nous battre pour vrai?

Nous nous contentons de faux débats, des débats qui divertissent, des débats Tout le monde en parle où on se fait des câlins à la fin, sans avoir jamais rien réglé.

Au fond, nous n'aimons pas la confrontation, nous en avons peur.

Alors peut-être n'a-t-on que les polémiques que l'on mérite. Des chicanes de salon, des disputes pour la forme, des feux d'artifice verbaux où rien n'est jamais tout à fait remis en question, de peur que le changement vienne nous extraire de notre confort.

Nous avons fait de la gentillesse et de la politesse une cage de verre. Mais la cage se fissure. Chaque fois qu'un Ricky Gervais ultra-caustique anime un gala comme il l'a fait aux Golden Globes, nous sommes plusieurs à rêver d'un milieu artistique moins complaisant, de diffuseurs moins frileux. Chaque fois qu'on s'interroge sur la popularité d'un animateur de radio un peu trash, on comprend facilement qu'il répond à un univers formaté, bienséant, propre et douillet. Qu'à force de mettre le couvercle sur la marmite, son contenu déborde et salit. Chaque fois qu'on entend parler d'actes antisémites, de racisme: on ne peut pas y croire. Pas ici, pas maintenant, impossible, disons-nous. Et pourtant si.

À force d'effacer tout ce qui dépasse, ce qui rend le monde à la fois laid, fascinant et donc beau en même temps, on oublie que toutes ces choses s'accumulent sous le divan où on les a balayées.

Ce qu'on ne voit pas ne fait pas mal. C'est ainsi que nous avançons, les yeux grand fermés.

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