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Desjardins

Nulle part

C'était comment, Chez Thérèse?

À la fois triste et drôle. Loufoque en même temps que tragique. On y entrait avec l'impression de mettre les pieds dans une légende un peu glauque. Comme dans un cimetière de paquebots au Bangladesh, genre.

La dernière des deux fois où je suis allé dans ce clandestin que la police a fermé la semaine dernière, c'était il y a quelques années, à la sortie des bars. Nous étions passablement explosés, et pourtant les souvenirs que j'en ai conservés sont vifs, colorés, précis.

Dehors, on cognait, et dans la pénombre d'un salon à l'éclairage lugubre, l'adjointe de Thérèse poussait le store, jetait un oil inquiet et ouvrait enfin la porte. Elle avait la fin trentaine, brunette, aimable en même temps qu'autoritaire. Quelque part entre la tenancière du bistro de quartier et la technicienne en garderie, voyez le style.

Après s'être assurée qu'elle n'avait affaire ni à des ados ni à des flics, elle nous laissait passer, et avant toute chose, nous demandait ce que nous buvions. Le choix était plutôt décevant: Bleue ou Black. Mais à cette heure-là, toute notion de goût était depuis longtemps évacuée au profit du buzz, et nos papilles, brûlées par les alcools forts et la cigarette.

Cette fois-là, nous nous étions attablés au salon, avions salué à la volée les quelques poivrots de service, autres acteurs dans ce théâtre de la marginalité de l'ordinaire. Là, j'avais reconnu un barman de chez Jos Dion. Plus loin, un serveur du Saint-Amour. Partout autour, des gens aimables qui avaient tous l'air moins ivres que nous et qui buvaient leur bière en discutant à voix basse.

On aurait dit un party de salon, juste un peu décalé du réel.

Au bout, il y avait un piano dont personne ne jouait, une télé que personne ne regardait. Je me souviens de moments d'un silence pas spécialement lourd, avec en bruit de fond une discussion dans la cuisine.

Il fallait se lever pour aller voir par là. En périphérie du halo lumineux que traçait autour d'elle la lampe de la cuisine, Thérèse Drago, légende vivante du monde interlope, faisait glisser ses pantoufles sur le prélart. L'ampoule, comme une luciole géante, jetait une lueur jaune dans toute la pièce, et des habitués plus près de notre état que de celui de nos compagnons au salon paraissaient occupés à régler les détails d'un différend auquel il n'y avait rien à comprendre. Indifférente au raffut, Thérèse plongeait la main dans la poche de sa robe de chambre et en tirait un paquet de cigarettes. Elle en sortait une clope qu'elle allumait en regardant vers nulle part. Le regard neutre. Comme si elle contemplait son avenir.

Dans la chambre, un homme dormait sur le lit, tout habillé. On pouvait le voir, dans le noir, puisque la porte était grande ouverte. Autour de lui étaient empilées des caisses de bière vides que l'adjointe allait sortir le jour suivant, avec un diable, pour les porter au dépanneur du coin de la rue et en ressortir avec les réserves du soir. De la Bleue et de la Black, je parierais.

Mais le diable ne sortira probablement plus jamais de Chez Thérèse, puisque la police, après un mois d'enquête, a mis fin aux activités de la tenancière.

Un mois d'enquête? Niaisez-moi donc…

Toute la ville connaît Thérèse et sait au moins à peu près où était ce bar. C'était le secret le moins bien gardé de Québec. Comme la vérité apparaît rarement dans toute sa triste simplicité dans les communications de la police, gageons plutôt que quelques plaintes en trop de voisins exaspérés par le bruit auront sonné le glas de ce qui était à la fois un repaire d'ivrognes et une bouée.

On venait s'y accrocher plutôt que de dériver toute la nuit, dans son salon, la télé allumée pour se tenir compagnie. Les clients arrivaient souvent seuls, chacun de leur bord, pour tromper la solitude, le temps d'en boire quelques-unes.

"L'alcool rend vrai comme la nuit", disait Patrice Desbiens. C'est sans doute pourquoi, dans le silence de son appartement, les blessures sont plus vives, et que de trouver d'autres âmes écorchées pour parler de tout et de rien en a sûrement sauvé quelques-uns de la folie.

Mais leur lieu de rencontre était mystérieux, un matériau dont on fait les légendes urbaines.

Je le raconte ici, en quelques tableaux imparfaits, tracés à l'alcool, simplement parce qu'il y avait dans ce demi-sous-sol plus de poésie qu'à n'importe quel récital de Salon du livre ou soirée de slam. Et il y avait là aussi plus de vérité que dans n'importe quel bulletin de nouvelles ou article de journal.

C'était un endroit pour ceux qui se sauvaient d'eux-mêmes, qui voulaient que la fête ne se termine jamais. Ce n'était pas une maison. Ce n'était pas un bar. Tout le monde savait à peu près où était Chez Thérèse, mais en même temps, c'était nulle part.

LES INDISCRETS – Parlant de nuit, de poésie et d'ivresse, vous trouvez depuis quelques semaines une nouvelle chronique sous celle de mon collègue Gariépy, à la fin du journal, qui s'appelle Les Indiscrets. Le concept est assez simple: le Gariépy en question, Laurie Boisvert et Patrice Plante sortent dans les bars et nous relatent leurs soirées.

C'est un trip littéraire, ils écrivent ce qu'ils veulent, racontent ce qui leur plaît. Zéro plogue, aucune description réelle de la promotion, pas d'entrevue avec le gérant, juste du bon gonzo-journalisme à l'ancienne.

Vous y croiserez des filles qui perdent leurs souliers, des pintes de bière qui dansent, des corsaires de la nuit. C'est un laboratoire que nous avons créé, où il me semble qu'on risque de voir se déployer des talents de raconteur.

Suivez-les, vous serez rarement déçus. La version complète de leur chronique à six mains est disponible sur les interwebs, à voir.ca/lesindiscrets .

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