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Généalogie du cynisme
Desjardins

Généalogie du cynisme

Le marketing politique est déjà ahurissant en temps normal, il devient monstrueusement ridicule en campagne électorale.

Rien de nouveau, bien au contraire. Et pourtant, chaque fois, on est stupéfait devant le malaise de l'histoire qui bégaye.

Le gouvernement était à peine dissous que les promesses et les milliards pleuvaient, que Michael Ignatieff débarquait dans les cafés branchous du Mile-End et chez les artisans du bagel de Montréal, tandis que Dimitri Soudas publiait sur Twitter une photo de son patron, Stephen Harper, jouant au ping-pong. Le lendemain, on voyait le premier ministre sortant en train de jardiner dans une serre de Winnipeg.

Ma boîte de courriels, elle, a soudainement été inondée de messages du Parti conservateur, qui a aussi entamé sa campagne de publicité par téléphone. Au Bloc, on a remis le disque à la chanson habituelle, portant sur les intérêts du Québec, et si on en croit les premiers sondages, ce classique du répertoire populaire chez les amateurs d'un Québec fort dans un Canada uni est loin de se démoder.

Dans l'ensemble, le discours subit le traitement habituel: déjà passablement évacué au profit d'une guerre de mots morcelée en clips prédigérés pour Le Téléjournal, le message politique en campagne est sublimé à l'état de slogan.

En quelques jours, les formules publicitaires à cinq cennes sur la vilenie d'une coalition et la fourberie des conservateurs ont été dites et redites jusqu'à l'écourement.

D'ici une semaine, au plus, viendra s'ajouter une autre ritournelle, aussi prévisible que le reste de la distribution de cette nouvelle production du théâtre électoral. Vous l'entendrez et vous hocherez la tête en signe d'approbation: toute cette bullshit, c'est pour cela que nous, gens ordinaires, sommes dégoûtés de la politique.

Suite du même message: si nous ne nous soucions pas du sort de notre pays, c'est que ceux qui le dirigent nous prennent pour des cons.

D'accord. On a compris. Mais une fois que c'est dit… à qui la faute? Aux politiciens? Aux médias? À l'intoxicant cocktail qu'ils forment lorsqu'on les mélange? Ou alors, serait-ce que nous sommes un peu cons, justement?

Émettons ici une idée désagréable à entendre, mais il faudra bien la dire: tout en haut de l'arbre généalogique du cynisme politique, il y a la population. Pas l'inverse. Nous enfantons ce cynisme, nous en sommes les pères et les mères.

Si on nous roule dans la farine, c'est que nous nous laissons faire. Si on nous dupe aussi facilement, c'est que nous sommes faciles à duper. Si on se contente de nous servir des slogans, c'est que ces slogans nous contentent. Pour reprendre le cliché le plus répandu sur l'engagement citoyen, mais à l'envers: si la politique s'occupe de nous, c'est justement parce que nous ne nous occupons pas de politique.

C'est étrange, quand même. Le citoyen a le sentiment d'être en marge d'une démocratie de laquelle il devrait être au centre, et son réflexe est de s'éloigner encore plus, de faire comme s'il ne se sentait plus concerné.

Et je ne parle pas que du taux d'abstention qu'on utilise trop souvent comme un baromètre qui afficherait la météo de la démocratie, alors que ne pas voter, c'est aussi la démocratie.

S'il faut se réapproprier la politique, c'est en refusant la connerie, en disant notre mépris pour la facilité et la manipulation. En ne nous réfugiant pas dans l'ignorance volontaire de ceux qui ont abandonné tout espoir.

La désaffection est muette. Et l'orgueil déplacé de ceux qui pleurent leur confiance disloquée ne sert personne, sinon le spectacle auquel on assiste à chaque élection, et qui se perpétue grâce à notre assentiment silencieux.

Ma question est plutôt simple: peut-on condamner la politique et l'accuser de ne servir que les intérêts de ceux qui la font quand, au fond, ceux-là ne sont que le miroir de notre propre individualisme, de notre propre indifférence?

COMPTE DOUBLE – Samedi matin, dans le restaurant de l'hôtel de l'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec, c'était encore une lumière d'hiver qui baignait la salle. Dehors, le carré Saint-Louis était couvert de neige grise, et quelques passants grimaçaient en raison de la brûlure que leur infligeait le vent.

Ce n'est pas l'hiver qui déprime, dans ce pays. C'est le printemps qui n'en finit jamais d'arriver.

Je suis sorti me promener dans ce quartier que je connais par cour pour l'avoir habité. J'ai écouté Bruce Springsteen (Nebraska) en cherchant mes repères, en vain. Je ne reviens jamais dans ce coin qui m'ennuie un peu. J'ai l'impression que ce n'est pas Montréal, mais une idée de Montréal. Un fantasme un peu Disney.

Tanné de geler, je suis entré au Café Cherrier.

Claude Robinson et sa grosse voix m'ont suivi à l'intérieur. Authentique potin Plateau: la veille, ma blonde avait acheté des fromages en même temps que Geneviève Brouillette chez Milano.

Une ville-Disney, je vous disais. Ici, dans les boutiques, il y a le même monde que dans la télé.

Avant d'entrer au café, j'avais acheté un bouquin à la Librairie du Square. Je l'ai sorti de ma poche de manteau pour lire un peu. À ma gauche, il y avait une fille qui parcourait Le Devoir. À droite, un couple épluchait La Presse. L'homme est sorti. Il fumait une cigarette dont la fumée semblait suivre les traces que formaient d'épaisses rides sur son visage. Il observait sa femme à l'intérieur, sans expression.

Le barman est venu me demander si je voulais un autre café. Il a regardé mon livre et a dit: Aimes-tu ça? Je l'ai lu… Ça doit bien faire 25 ans. J'avais beaucoup aimé.

Plutôt que de lui dire que ce roman n'a été publié qu'il y a une douzaine d'années, j'ai songé que debout derrière un bar, souvent, le temps passe si lentement que les années comptent double.

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