Desjardins

Ce qui virevolte autour

Ah tiens, encore ce sujet. C’était dans Le Devoir l’autre samedi: que fait-on lire aux élèves du secondaire? Et cela est-il juste et bon, ou pas?

Il y a toujours deux écoles qui s’affrontent ici: ceux qui prétendent qu’ils souhaitent faire lire à tout prix des ados qui ne veulent rien savoir ou qui partent avec huit longueurs de retard (on pense aux plus défavorisés). On leur propose d’ordinaire des gros vendeurs à la Marc Lévy, ou Twilight. C’est le pari de la culture populaire comme lubrifiant pour la curiosité intellectuelle.

Puis il y a les profs missionnaires qui se disent: puisqu’ils ne liront jamais, autant les mettre en contact avec les classiques québécois et leur inoculer un peu de patrimoine par la force. Leurs pauvres élèves se tapent alors trop souvent Menaud maître-draveur. Les plus chanceux du lot auront le bonheur de découvrir Anne Hébert.

Vous devinez que je suis très très loin dans le champ, à mille lieues de tout ce monde-là.

Parce que je ne suis pas certain qu’on puisse encore enseigner la littérature depuis ces deux points de vue plus ou moins réconciliables.

Prenez moi, par exemple: au début du secondaire, je n’aimais pas lire.

Regarder la télé, ça oui. Jouer à Mario 3 jusqu’à m’en décoller la rétine, oh que si. Et puis j’écoutais de la musique, des tonnes de musique. C’est elle qui m’a finalement tiré sous les couvertures. Je l’ai déjà raconté ici: c’est la biographie de Jim Morrison qui m’a mené à Rimbaud et Kerouac, puis tout est parti en vrille. Mais pas seulement à cause des Doors, dont le romantisme icarien qui vous fait toucher au soleil puis tomber brutalement m’atteint avec toute sa puissance.

Si j’aime désormais les livres, c’est que j’ai compris qu’ils font partie de la vie. Qu’ils sont la vie, en fait.

Dans le dernier roman d’Haruki Murakami, les deux personnages principaux changent mystérieusement d’aiguillage et aboutissent dans un monde qui n’est pas tout à fait le même que le nôtre. Les différences sont minuscules mais, un peu comme dans Retour vers le futur, des souvenirs s’effacent, des vies s’altèrent et changent de sens.

J’ignore si l’auteur japonais voulait en faire une métaphore de la littérature, mais c’en est une. Et une bonne.

À chaque livre que vous lirez, vous ne serez plus le même. Le monde vous apparaîtra autrement. Et vous changerez aussi parce que nous sommes rarement autre chose que la somme de ce que nous absorbons.

Alors peut-être faut-il enseigner la littérature non pas comme un art, mais comme un art de vivre?

Je sais que ça a l’air fou à dire, mais si on essayait de sortir les romans de la pédagogie? Pas pour en faire une sorte d’hygiène, mais une habitude saine tout de même. J’ai presque envie de dire: une spiritualité.

Parce que peut-être que c’est ça, au fond: ce qui reste de possibilité pour une vie intérieure est dans les livres, dans l’art en général aussi, mais plus encore dans cette conscience d’un autre monde en marge du monde, dans ce retrait du bruit incessant des choses tout autour, dans l’accès à l’esprit d’un être qui n’est pas soi-même, dans le rythme beau et brutal des mots qui dansent, caracolent, s’entrechoquent, soupirent, crient, vomissent, boivent, baisent, s’endorment et pleurent. Dans cette superbe musique qui joue l’air fantôme d’un silence nécessaire.

Je dérape? Ça se peut. Mais je cherche avec honnêteté et une indispensable naïveté ce moyen de nous comprendre qui nous manque tant. Je voudrais qu’on puisse enfin se sortir de la pédagogie pour partager efficacement ce mécanisme de survie et d’intelligence que sont l’art, la fiction. Un dispositif qui va au-delà du divertissement, qui est parfois difficile d’accès, mais qui nous permet de nous extraire du réel qui fait mal pour mieux nous le montrer, pour nous le dire, avec le recul de l’œuvre, avec cet autre regard que le nôtre, mais qui se pose sur les mêmes choses.

Pour qu’enfin, nous puissions contempler les quelques vérités de nos existences. Naître, souffrir, aimer, mourir. Et la perspective de tout ce qui virevolte autour.