Desjardins

Solitudes

Le matin est pâle, comme gris-jaune; on dirait presque que le jour est malade. Il a un peu neigé, mais cela n’arrange rien au tableau, le blanc rejoignant la même palette tuberculeuse des couleurs de l’hiver en ville. Une silhouette s’étire en bas à gauche, en périphérie du champ de vision des automobilistes qui s’alignent sur l’autoroute Dufferin en direction de la colline Parlementaire. Ils ne remarquent rien, les yeux rivés sur l’arrière de la voiture devant eux ou sur le feu de circulation ou sur l’autobus qui semble stationné entre deux voies un peu plus haut et qui bloque la circulation.

L’ombre en bas bouge, trouve ses couleurs. Bleu et vert armée. Du rouge sur la tuque aussi. C’est un troglodyte qui émerge de sa caverne, d’un trou juste au-dessous des bretelles de béton et d’asphalte. Il avance lentement, son rythme ralenti par quelque chose qui ressemble à un mélange de prudence et de sommeil résiduel. Le sol est incertain. En phase avec sa démarche et son état d’esprit. Sur une plaque de boue neigeuse, là où le sentier qui mène plus bas est dévers, il se fait un passage plus sûr, avec une boîte de carton débitée qu’il étend au sol pour éviter de glisser.

Sa route est jonchée de déchets, comme de petites bornes informes qui marquent la piste qu’a recouverte la neige fraîche. Des sacs de chips. Des bouteilles à moitié englouties par le tapis blanc-gris. D’autres boîtes de carton. Des sacs d’épicerie qui ne voleront jamais poétiquement dans le vent comme dans American Beauty sont gelés là pour le reste de l’hiver.

L’homme se concentre pour ne pas tomber, il glisse quelques fois, mais tient bon, les bras en croix, mais sans tonus. On dirait un christ mou. Son pas est lourd, mal assuré. Arrivé en bas, il remonte son capuchon sur sa tête et part rejoindre le flot de passants qui ne remarquent rien de son arrivée parmi eux.

Tous les regards autour semblent tournés vers l’intérieur. Y compris celui du troglodyte, sans doute obnubilé par sa survie, son prochain fix, sa souffrance. Y compris celui des automobilistes, des passants, imprégnés de leur quotidien, quel qu’il soit. Y compris le mien.

Si j’effleure ces vies dont je ne sais rien, c’est plus souvent par distraction, par hasard. Si je m’y attarde, c’est par curiosité plus que par empathie.

Devant chez nous, un homme assez âgé obsède sur la propreté de son stationnement. Ma blonde, qui vient de la campagne, dit qu’il nettoie sa «cour». Chez nous, on parlait de l’«entrée». Cela donne lieu à d’interminables et parfaitement oiseuses discussions entre nous, et pourtant cela nous fait chaque fois sourire, comme si ces différences langagières soulignaient toutes les autres choses pour lesquelles nous sommes presque identiques.

L’homme devant chez nous est un sujet constant de discussion. L’été, parce qu’il déverse des hectolitres d’eau potable pour nettoyer un asphalte pourtant impeccable. L’hiver, parce qu’il consacre le plus clair de ses journées à déneiger, déglacer, et encore déneiger cet espace vide, sa voiture étant stationnée plus loin, tout au fond, derrière la maison. Le type qu’il emploie pour faire le plus gros du travail passe avec son camion, mais ce n’est pas suffisant. Notre voisin n’a pas attendu son départ pour sortir sa souffleuse, puis il termine à la pelle. S’il neige pendant la journée, il sortira au moins quatre ou cinq fois avec sa gratte pour effacer les flocons qui se déposent sur sa propriété.

Toute la solitude d’un homme peut-elle être condensée là, dans ces tâches vides de sens qu’il répète avec une constance obsessionnelle? Voit-il chaque bordée de neige comme une bénédiction, comme le salaire de son ennui?

Sur la route, on ne voit presque plus rien. Une tempête, une vraie, laisse des vagues poudreuses et lisses derrière les autos et au coin des rues. Chez Pierrot, il n’y a presque personne. Un type derrière nous. Un autre à côté dont chaque fois qu’il tousse, on a le sentiment qu’il va vomir un de ses poumons sur la table. Il est bloqué dans ses mots croisés, ce qui semble le contrarier si on en juge par la courte conversation qu’il se tient à lui-même sur l’état des choses.

Deux femmes arrivent, puis un homme seul. Ce dernier fait de drôles de sons, des grimaces. Je parierais sur un syndrome de la Tourette assez léger. Les femmes, elles, reviennent du bowling. Pendant que la première raconte à quelqu’un sa décevante performance au cellulaire, l’autre discute avec l’homme des mots croisés: comment ça va, monsieur Machin? «J’ai un cancer du poumon», lui répond-il avec détachement, comme s’il disait qu’il a oublié d’acheter du lait. La femme, elle, mesure bien la gravité de la chose. Elle s’approche, pose des questions sur son traitement, sur le diagnostic. L’homme tousse encore et y laisse un peu de son âme. Dehors, ça tombe à plein ciel. Une neige jaunie par la lumière des réverbères.

D’autres viendront ici. «Ça commence», dit la serveuse, une femme sans âge aux manières polies quoique vaguement rugueuses. Elle sait de quoi elle parle. Elle connaît son monde. Quand la neige et le vent dressent un mur devant les fenêtres et qu’on ne voit plus les gens vivre de l’autre bord de la rue, l’isolement peut devenir intolérable. Alors on vient au casse-croûte, ou au café, ou au bar pour s’assurer que ce n’est pas encore l’apocalypse, que sa solitude n’est pas unique, qu’il y en a encore d’autres qui vivent la même chose en parallèle.