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Desjardins

Carré rouge

Vous avez remarqué le carré rouge sur la couverture du journal depuis quelques semaines et vous voulez savoir si je suis en faveur d’un gel des droits de scolarité, si j’appuie les grèves étudiantes, si je suis, comme m’ont demandé certains en ne blaguant qu’à moitié, un communiste ou un anarchiste?

Je sais pas trop par où commencer ni quoi répondre. Communiste? Anarchiste? Niaisez pas, quand même. Ça, je suis certain que non. Mon compte Visa en atteste. Le conformisme de mon mode de vie conventionnel en rajoute une couche. C’est pas parce que je ne regarde ni le hockey ni Star Académie que cela fait de moi un paria. Pas au sens économique, en tout cas.

Pour le reste, par contre, il y a plein de choses dont je ne suis pas sûr.

Est-ce que le gel est vraiment une bonne idée? Je veux dire: est-ce qu’on ne pellette pas le problème vers l’avant en niant qu’un jour ou l’autre, il arrivera ce qui se produit en ce moment? N’aurait-il pas été préférable d’augmenter un peu les droits, avec parcimonie, au même rythme que l’inflation par exemple, à la moitié du taux peut-être? Je sais pas. Il me semble que l’écart à combler serait moins énorme qu’il n’y paraît aujourd’hui.

Je ne suis pas non plus convaincu que de faire la grève et de manifester à répétition change grand-chose. Ni que la radicalisation de la position étudiante soit la plus efficace manière de faire débloquer l’impasse.

Ce dont je suis certain, astheure? D’être contre le dégel qu’on propose maintenant. Parce que sa brutalité est inacceptable. Parce qu’il ressemble à une débâcle. Ajouté aux bourses transformées en prêts il y a quelques années, il est une gifle glacée pour la génération montante à laquelle on annonce à nouveau: le party est fini, fallait arriver plus tôt, désolé.

Je suis aussi certain que cette hausse est politique, comme l’était le gel. C’est-à-dire, simplement, que les deux relèvent du même électoralisme. Le gel pour faire plaisir à une frange de l’électorat. Le dégel pour en cruiser une autre, qui est désormais celle que courtise la CAQ et qui réclame un gouvernement plus responsable. Voilà comment les libéraux assument leurs responsabilités: en les faisant porter aux générations futures.

Quant à celles qui ont profité du système, je les trouve bien ingrates. Et impatientes. En particulier les mononcles qu’on a vus capoter dans les médias au cours des dernières semaines. Come on! Vous freakez parce qu’on bloque des ponts, parce qu’on empêche la circulation? Vous dites que c’est inacceptable? Vous déchirez votre chemise parce que le confort du bon payeur de taxes a été bousculé, parce que le contribuable a été pris dans le trafic un peu plus qu’à l’habitude? Chers confrères, vous rappelez-vous ce que c’est que d’avoir 18, 20 ans? Avoir des principes. Les défendre. Vous souvenez-vous: utopistes, debout? Croyez-vous encore à quelque chose, au moins à moitié aussi fort qu’eux?

Alors, pourquoi ce carré rouge sur le journal? Parce que je préfère mille fois partager l’indignation des étudiants que celle, complètement disloquée, de mes contemporains ventripotents qui ont mal vieilli. Je n’imagine pas qu’on rende l’éducation supérieure gratuite, mais je ne tolère pas que les étudiants fassent les frais d’une manœuvre politique bassement électoraliste ni d’une société de plus en plus tournée vers elle-même.

Pourquoi le carré rouge? Pour tous les préjugés imbéciles proférés à propos des étudiants. Pour tous les borgnes qui ne comprennent pas que la génération montante est le produit de la précédente, et que ses contradictions, ce sont celles de toute une société qui lui a dit que le bonheur est dans la marge de crédit, le désir des choses, et le besoin de l’assouvir maintenant, tout de suite. Que les jeunes aient des idées de gauche n’y change rien. D’ailleurs, si cela prouve une chose, c’est que le système a parfaitement ingéré et recraché toutes ses contradictions pour les rendre acceptables, tolérables. La jeune génération est peut-être mutante, mais c’est nous qui l’avons faite ainsi.

Ce journal porte le carré rouge pour emmerder tous les discours du bon vieux temps, des années d’études et de vaches maigres, de «c’était donc ben plus dur quand j’étais jeune pis qu’on mangeait des ramens», de «pis la classe moyenne est donc ben étranglée, elle ne peut plus payer pour ça», alors qu’elle paye volontiers pour tout le reste. Ses télés, ses autos, ses banlieues. Son gaz à 1,50$ le litre. Ce qui fait rouler l’économie.

Ce journal porte le carré rouge pour que l’on ramène les choses à l’essentiel.

Quelle place occupe l’éducation dans nos préoccupations? Avant ou après l’amphithéâtre de Québec financé par l’argent public? Avant ou après les généreuses contributions du gouvernement aux entreprises qui embarquent dans le Plan Nord? Avant ou après les hémorragies de la bureaucratie que personne n’a le courage de cautériser?

Ce journal porte le carré rouge parce que nous croyons que la plus grande richesse d’une société du savoir n’est pas dans son sous-sol, mais dans ses cerveaux. Et que cette richesse ne peut pas être récupérée à des fins politiques, ou réduite à un simple service.

Nous pouvons faire mieux. Nous devons faire mieux. Cette mobilisation n’est pas qu’étudiante. Elle est citoyenne. Elle affirme notre engagement collectif à redonner à ceux qui suivent plutôt que de nous recroqueviller sur nous-mêmes. C’est un rappel pour que nos indignations soient justes. Pour se souvenir que le scandale est ailleurs que dans des ponts bloqués.

Et évidemment, pour se convaincre que les idées peuvent encore triompher.

Ce journal porte donc le carré rouge pour dire notre colère. Mais l’espoir surtout.

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