Desjardins

Une ardente patience

Pis, commences-tu à capoter?

La question a poppé devant mes yeux sous forme de message instantané venant d’un ami facebookien. Ne saisissant pas de quoi il était question exactement, je suis remonté dans la chronologie de nos échanges, rattachant le fil d’une conversation suspendue depuis au moins une semaine. Avant la loi 78, quoi.

Tu veux savoir si je freake maintenant?

J’ai d’abord répondu non, puis oui, un peu… Pas mal, beaucoup, finalement. Et je suis parti faire autre chose. Arracher des pissenlits ou rouler à vélo. Lire un livre ou aider ma fille avec sa présentation sur Geronimo Stilton. Me souviens plus. Je fais ça depuis quelques jours. Je me sauve de moi-même. Je fais n’importe quoi pour me sauver de nous.

Des chroniqueurs qui traitent des manifestants de terroristes. Des militants anonymes qui refont le portrait de Jean Charest en führer. Les références à Gandhi se multiplient tandis que d’autres nous ramènent la racaille à Sarko et son Kärcher. Découragé, j’ai fini par ne plus vouloir assister à cette escalade de mots et de moyens, sans parler des réseaux sociaux où les qualificatifs outranciers remplacent depuis assez longtemps les arguments, devenant un fétide déversoir de la majorité autrefois silencieuse.

«Je suis fière de ma fille, elle au moins ce n’est pas une conne qui croit que tout lui est dû», lisais-je encore hier. Misère…

Si je commence à capoter, donc? Oui et non. Je pense que je suis un peu fatigué, surtout. Je ne dis pas ça pour éviter de répondre. Je ne me sauve pas cette fois, promis. C’est juste qu’il me semble que nous sommes pris dans une spirale qui nous tire toujours plus bas vers le néant. Un vortex énergivore de raccourcis, de comparaisons boiteuses et de propos haineux qui me font sortir de mes gonds jusqu’à l’épuisement. Contre tout le monde.

Redisons donc les choses comme elles sont. Je veux dire avant l’enflure médiatique, avant les manipulations politiciennes. Avant que tout le monde ne largue les amarres de la raison et que les beaux-frères du Québec n’en viennent aux insultes lors des soupers de famille.

Cette crise est un instrument.

Pour la gauche aussi, pour l’alliance sociale, prétend la droite.

OK, mais si ça fait effectivement l’affaire d’un lobby de gauche, j’imagine mal des milliers d’étudiants qui descendent dans la rue pour protéger les acquis syndicaux de leurs aînés qui, par le passé, ont souvent sacrifié les générations suivantes pour favoriser leur condition (jusqu’à l’adoption de lois anti-clauses «orphelins»).

Mais même si c’était vrai, même si j’acceptais cette version de l’histoire et que le braquage étudiant était manipulé par cette gauche de coulisses, rien ne pourrait jamais excuser l’attitude du gouvernement dans ce dossier.

En fait, je comprends les beaux-frères du Québec de s’engueuler. Moi aussi, le sujet me rend émotif. Pas à cause des idées défendues. Les droits de scolarité, ça se discute dans le calme. C’est surtout l’aveuglement des anti-carrés rouges qui me sidère. Ce soudain attrait pour le gouvernement Charest. Cette colère devenue amnésie collective et amnistie pour le pétrole d’Anticosti, Orford, Tomassi, la commission Bastarache, la lenteur exaspérante à admettre la nécessité de la commission Charbonneau, le Suroît, le CHUM, l’hémorragie des salaires des cadres en santé…

Je suis sidéré devant la banalisation de la loi 78. Devant l’esprit de cette loi, surtout. Le triomphe du silence et de l’ordre, imposé par un gouvernement qui négocie dans le mépris et l’arrogance. Je suis autrement terrifié, cependant, par l’esprit honteusement liberticide qu’adoptent un bon nombre de mes concitoyens parce qu’il s’agit de mater un mouvement qu’ils méprisent par tous les moyens. Y compris ceux qui vont trop loin.

Voilà donc ce qu’il faut dire et redire: cette crise est un instrument. Pour la gauche? Ça se peut. Mais on ne peut pas faire porter le même poids à des associations étudiantes qu’à un gouvernement aguerri, censé être un bon père de famille, mais qui ignore son rôle parce qu’il est en perte de vitesse et à la recherche d’une bouée qui le remettrait à flot dans l’opinion publique.

La naïveté et l’idéalisme qui animent les uns seraient alors intolérables tandis qu’on pardonnerait l’opportunisme électoral des autres.

Et la violence? On la condamne, évidemment. Mais ceux qui ont sciemment instauré ce climat haineux pour mieux se draper dans la vertu par la suite me semblent presque aussi méprisables.

Alors, tu veux savoir si je capote, mon ami?

Un peu, c’est vrai. Les chroniqueurs excités m’excèdent. La violence inutile m’exaspère. La colère de la foule qui gronde et qu’on semonce me laisse entrevoir le pire. La valse-hésitation du PQ m’ennuie et la position ferme et sans imagination de la CAQ m’agace comme le bruit blanc que faisait autrefois la télé à la fin des émissions. Mais au-delà, le lent pourrissement du climat social orchestré par Jean Charest me dégoûte.

Si je désespère?

Peut-être pas tant que ça. Je me décourage, mais seulement par bouffées, j’enrage par grosses puffs contre mes semblables sans non plus entrevoir la fin du monde. Ni la fin du film. Je croise les doigts pour que personne ne meure. Pour qu’un flic ne dégaine pas trop vite.

Je retiens un peu mon souffle, c’est vrai. J’attends avec une ardente patience. Je me fais apôtre de la non-violence et appelle à la médiation.

Mais le prochain libéral que j’entends dire, lors de sa démission, que les journalistes sont les véritables responsables du cynisme de la population envers la politique, faudra que je me retienne très fort pour pas lui mettre mon poing sur la gueule.

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